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Cet article est issu du dossier «Tunisie, du bon usage de la modernité»

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Moderne mais authentique

Sur l'avenue Habib-Bourguiba © Vincent Fournier pour J.A

De tout temps, la Tunisie a fait preuve de l’esprit pionnier et avant-gardiste qui la caractérise encore aujourd’hui. Et qui explique la place à part que le pays occupe dans bien des domaines, au sein du monde arabe et de l’espace méditerranéen.

Une question taraude depuis des années bon nombre de dirigeants de pays arabes : comment accéder à la modernité sans renier pour autant son authenticité culturelle et son identité musulmane ? Pour répondre à cette interrogation, ils seront peut-être tentés de regarder du côté de la Tunisie, qui, depuis cinquante ans, garde l’image d’un pays à part, qui a su apprivoiser la modernité tout en préservant ses traditions. Et il y a de quoi être inspiré : une large classe moyenne (80 % de la population), un revenu mensuel moyen de 600 DT (320 euros) par foyer et un indice de développement humain de 0,769, qui le place au 98e rang mondial sur 182 pays… (dernier classement établi par le Programme des Nations unies pour le développement). Toutefois, la Tunisie est bien lotie, puisqu’elle est au 10e rang dans le monde arabe et occupe la 2e place (derrière… la Libye) dans le classement du Maghreb.

Une société laïque

Sa modernité, elle la doit sans doute d’abord à son histoire et à la vision politique de ses dirigeants. Lorsque Habib Bourguiba arrive au pouvoir après l’indépendance, il est bien décidé à construire un État contemporain, à imposer une modernisation par le haut et sortir le pays du sous-développement. Et si l’on a pu reprocher au leader nationaliste son paternalisme, voire son autoritarisme, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il a initié une véritable révolution culturelle et fait entrer la Tunisie de plain-pied dans la modernité.

Pendant son mandat, Bourguiba consolide l’État, parvient à instaurer une quasi-étanchéité entre religion et politique et est à l’origine de quelques décisions révolutionnaires dans le monde arabe, dont la promulgation du code du statut personnel. Entré en vigueur le 1er janvier 1957, ce dernier institue l’égalité entre hommes et femmes et n’autorise le mariage qu’à condition d’un consentement mutuel entre les deux époux. Depuis, les Tunisiennes ont acquis un véritable statut juridique et se sont fait une place à part entière, dans les foyers comme au sein de la société, dans tous les domaines.

« Quand des Occidentaux visitent la Tunisie, ils ne sont pas dépaysés : c’est un peu l’Europe, ici, vous savez », s’enorgueillit Mohamed, un jeune cadre tunisois pour qui la modernité du pays ne fait aucun doute. Il est né et a grandi sous la présidence de Ben Ali, arrivé au pouvoir en 1987. Et s’il ne craint pas de formuler certaines critiques, il reconnaît que le bilan du président est jalonné de réussites incontestables, tant sur le plan de l’amélioration des conditions de vie que sur celui du développement économique.

Le secteur primaire, autrefois prédominant dans la composition du produit intérieur brut (PIB), est aujourd’hui devancé par le secteur industriel et les services. Depuis dix ans, l’économie prend un nouveau virage, inspiré à la fois des dragons d’Asie du Sud-Est et du modèle des pays méditerranéens, comme le Portugal ou l’Espagne. Le credo : soutenir les entreprises exportatrices et attirer des investissements directs étrangers (IDE). Aujourd’hui, ces derniers représentent 10 % des investissements productifs, génèrent un tiers des exportations et un sixième des emplois du pays.

Si la Tunisie peut se permettre d’être aussi ambitieuse, c’est avant tout parce qu’elle récolte les fruits d’une politique menée depuis longtemps dans le domaine de l’éducation. Contrairement à ce qui se passe chez le voisin marocain, le taux de scolarisation en Tunisie a fait un véritable bond, passant de 30 % dans les années 1960 à plus de 90 % dans les années 1990. Le nombre d’étudiants dans le supérieur est passé de 40 000 à la fin des années 1980 à plus de 400 000 aujourd’hui. Le budget de l’Éducation nationale représente d’ailleurs près de 7,5 % du PIB et augmente en moyenne de 10 % chaque année.

Planning familial dès… 1966

Sur le plan du développement humain, le pays est l’un des meilleurs élèves de la région Maghreb et Moyen-Orient (Mena). S’il est un signe qui ne trompe pas quant au développement d’un pays et à la modernisation de sa société, c’est le recul de l’indice de fécondité et la maîtrise démographique. La Tunisie s’est attaquée à la question démographique bien avant ses voisins, en lançant dès 1966 une politique de planning familial ; et le nombre d’enfants par femme est passé de 6 dans les années 1960 à 2 en 2006, ce qui est le niveau le plus faible du monde arabe. La qualité des soins et le système de santé sont comparables à ceux des pays européens. La mortalité infantile a largement régressé, l’espérance de vie est passée, en vingt ans, de 68 à 74 ans. Le XIe Plan de développement prévoit d’atteindre un taux de couverture sociale de 97 % à l’horizon 2011.

Timides évolutions politiques

Toutefois, la modernité ne se calcule pas seulement à l’aune des indicateurs économiques et sociaux. Les économistes ne cessent de le marteler : sans ouverture démocratique, le développement économique est intrinsèquement limité. Certains vont même jusqu’à considérer qu’en jouant sur la variable démocratique on peut faire gagner 1 à 2 points de croissance à un pays. La pérennité du modèle tunisien dépend donc de cette ouverture.

En vingt-deux ans, la Tunisie s’est transformée et ses habitants ont vu leurs conditions de vie complètement changer. Mais la vie politique ne connaît pas d’évolutions radicales, avec un président de la République omniprésent, un parti au pouvoir largement prédominant et une opposition encore embryonnaire. Certes, depuis 1994, des députés de l’opposition siègent au Parlement et, en avril dernier, la révision du code électoral a permis d’augmenter le nombre de sièges à la Chambre des députés, assurant à l’opposition d’obtenir au moins 53 élus à l’issue des législatives du 25 octobre prochain. Un « quota » a également été établi pour les municipales. Des évolutions encore trop timides quand on connaît l’impatience des Tunisiens à voir émerger un débat public ouvert au plus grand nombre.

Le modèle tunisien, qui a consisté à imposer la modernité par le haut, doit se réformer et associer toujours plus étroitement les Tunisiens aux transformations de leur pays.

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