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Cet article est issu du dossier «Tunisie, du bon usage de la modernité»

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Arts

Une âme pionnière

Ce vendredi 7 août 2009, sur la scène de l’espace Mad’Art, à deux pas du palais de Carthage, deux hommes et deux femmes parlent d’amour et n’hésitent pas à mettre à nu tous les tabous de la société arabe dans une pièce intitulée Dérives amoureuses. Virginité, homosexualité, liberté sexuelle ; le tout sur fond de citations coraniques et de hadiths du prophète Mohammed. « Jamais un tel spectacle n’aurait pu se produire ailleurs qu’en Tunisie. C’est ça la modernité de notre pays ! » s’exclame le cinéaste Férid Boughedir.

La Tunisie n’a cessé au cours de son histoire ancienne comme dans ses expressions culturelles contemporaines de témoigner d’une nation jalouse de sa liberté et souvent en rupture par rapport au consensus intellectuel. Jugeons-en : alors que l’Empire abbasside est au faîte de sa puissance et que des capitales comme Le Caire ou Damas sont sous l’autorité du calife de Bagdad, un petit pays se rebelle, refusant de faire partie des provinces du royaume. En 800, à partir de leur capitale, Kairouan, les Aghlabides rechignent à payer la jizia (impôt) et à prononcer l’allégeance au califat, devenant ainsi la première province à se détacher de l’Empire musulman. « C’est le premier signe de modernité de ce pays que de marquer son désir de souveraineté et de rompre avec l’allégeance », commente le philosophe Youssef Seddik.

 

« Depuis les Aghlabides, la Tunisie passe par des périodes de dormance. Puis, lorsqu’elle s’éveille, elle crée l’élément de pensée révolutionnaire qui change la donne », juge Youssef Seddik, avant d’ajouter : « Il semble que son attention soit portée ailleurs, sur des tentatives de fondation et non de destruction. Une fondation qui est de l’ordre de l’échange, du sexuel, de la vision de l’Autre. » Le cinéaste Nacer Khémir ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme : « De tout temps, le courage qui manque parfois au peuple se trouve tout d’un coup concentré dans un homme qui, par rapport aux penseurs arabes, va franchir les limites de l’interdit. Ce franchissement est fait de l’intérieur, jamais par haine ou par autodénigrement. Il se réalise dans un élan de tendresse et d’amour, comme pour chercher, rechercher, toujours, le cœur palpitant de cette civilisation. »

De cette recherche centrée sur la pensée découlera une production intellectuelle et artistique qui figure à l’avant-garde de la pensée arabe. La Tunisie est en effet la patrie de celui qu’on considère comme le père de la sociologie moderne, Ibn Khaldoun, mais aussi des ­réformistes Khair-Eddine Bacha et Ali Bach Hamba, du grand linguiste Ibn Mandhour, de Abou Ali el-Houssari qui a su transformer la poésie et la lexicologie arabes, du cheikh Nefzaoui, dont Le Jardin parfumé demeure le traité d’érotologie le plus sulfureux du monde musulman.

 

De cette lignée se réclament de nombreux intellectuels tunisiens du siècle dernier, tels que le romancier Béchir Khraief, qui a redonné souffle au roman arabe, le poète Abou al-Qasim al-Chabbi, qui a revivifié la langue de Mutanabbi, ou le fondateur de la nouvelle, Ali Douagi, avec son livre Périple à travers les bars méditerranéens, resté dans les annales littéraires. Sans compter les essayistes qui marqueront un tournant dans la pensée sociologique arabe, tels que Abdelwahab Bouhdiba, Lilia Labidi, Fethi Benslama ou Abdelhamid Larguèche.

Côté création théâtrale, les années 1960 ont vu surgir le théâtre tunisien avec des metteurs en scène comme Ali Ben Ayad ou Moncef Souissi, devenus les figures flamboyantes de la dramaturgie arabe. Leur succèdent des dramaturges tels que Fadhel Jaïbi, l’auteur le plus prisé et le plus moderne de la scène arabe, Fadhel Jaziri, qui fut le premier à sortir le chant religieux du cercle des initiés, ou Taoufik Jebali, dont la veine critique s’allie à l’impertinence du mot.

Révolutionnant la facture du film classique et rompant avec le scénario à l’égyptienne, le cinéma tunisien s’est imposé à la fin du XXe siècle avec des œuvres qui n’hésitent pas à aborder des thèmes jusque-là tabous sur les écrans arabes, tels que la nudité féminine, le judaïsme local ou l’homosexualité. À Nouri Bouzid, dont les films traitent avec un rare courage du harcèlement sexuel ou de l’intégrisme, viennent s’ajouter les noms de Férid Boughedir, l’un des premiers à dévoiler l’espace intime des femmes ; Nacer Khémir, conteur esthète des grandes fresques littéraires arabes ; Mahmoud Ben Mahmoud, dont les réalisations sont un exemple édifiant de l’altérité à la tunisienne.

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