Musique

Miles Davis encore et toujours

| Par Jeune Afrique
Miles Davis en 1960

Miles Davis en 1960 © Ullstein Bild/ Roger-Viollet

Du 16 octobre au 17 janvier, la Cité de la musique, à Paris, consacre une grande exposition au trompettiste. L’occasion de revenir sur une œuvre qui a marqué le XXe siècle. Et qui a su puiser dans le folklore africain.

Toute sa vie (1926-1991) le trompettiste Miles Davis aura cultivé les paradoxes. Méfiant vis-à-vis des Blancs, à la pointe de la lutte contre les discriminations raciales aux États-Unis, ses deux plus grandes influences musicales – le pianiste Bill Evans et l’arrangeur Gil Evans – avaient pourtant le teint pâle. L’ancien amant de la chanteuse Juliette Greco n’a jamais posé les pieds en Afrique. C’est pourtant ce continent qui lui inspirera l’album Kind of Blue, chef-d’œuvre de l’histoire du jazz écoulé à plus de 2,5 millions d’exemplaires.

Africain-Américain à la plastique sublime et au raffinement exacerbé, passionné par Claude Debussy et Maurice Ravel, il ne prononçait pas une phrase de sa voix rocailleuse sans vous lancer une insulte ou un vibrant motherfucker au visage. Techniquement moins à la hauteur que ses confrères et non moins amis (Dizzy Gillespie, Clark Terry, Woody Shaw…), il est pourtant devenu l’une des plus grandes figures de la musique du XXe siècle.

C’est cet homme en rupture permanente avec lui-même, star énigmatique faite d’absence et d’effacement, d’héroïne et de débauche, de poésie et d’intuition féline, que Paris honorera trois mois, du 16 octobre au 17 janvier, à travers des concerts, des conférences et une vaste exposition, « We Want Miles » – d’après le titre de l’un de ses disques –, qui plante son décor au Musée de la musique.

Miles (les passionnés le nomment toujours par son prénom) est un cas à part dans l’histoire du jazz. Souvent comparé à un Pablo Picasso, le trompettiste originaire d’Alton dans l’Illinois a bâti une œuvre colossale marquée par des périodes très différentes les unes des autres. Chacune fut annonciatrice d’un nouveau mouvement artistique. Des périodes qui vont du style « cool » (Birth of the Cool, 1949) au rap (Doo-Bop, 1991), en passant par l’orchestration (Porgy & Bess, 1958), le hard-bop (Circle in the Round, 1961), la période électrique portée par des chefs-d’œuvre comme In a Silent Way (1969) ou Bitches Brew (1970), le jazz-rock (Get Up with It, 1970 ; Agharta, 1975), la fusion (Star People, 1982) ou encore l’électro (Decoy, 1984).

 

Génie visionnaire

Miles Davis aura surtout donné au jazz ses formations les plus marquantes. Deux quintets d’orfèvre avec lesquels il se produira plusieurs années. Le premier contribuera à lancer le saxophoniste John Coltrane. Le second révélera des musiciens comme le pianiste Herbie Hancock, le batteur Tony Williams ou le saxophoniste Wayne Shorter. Mises bout à bout, ces séquences ont donné une œuvre plurielle et foisonnante. Aucun album de Miles Davis n’est identique à un autre. Jamais non plus celui que l’on surnommait le Sphinx, grand amoureux de peinture, de museau de cochon et de pâtisserie française, n’a regardé en arrière comme pour mieux laisser aller son génie visionnaire. Seule exception, en juillet 1991, lorsqu’il offrit au public parisien un concert rétrospective. Il mourra deux mois plus tard.The Complete Miles Davis Columbia Album Collection (Columbia/Legacy)

Dans cette euphorie créatrice, l’Afrique tient une place à part. Évoquée de façon moins onirique que chez John Coltrane, elle se laisse deviner plus qu’elle ne se montre. Miles Davis s’en est néanmoins inspiré. D’abord en assistant dès sa plus tendre enfance, sur les Congo Square de sa ville natale ou de celle de Saint Louis, aux déambulations des fanfares puisant leur source dans ce continent. Ensuite à travers la question raciale, longuement abordée dans cette exposition, qui présente également pour la première fois des effets personnels du musicien, dont sa trompette gravée de son nom. Et de pièces uniques retraçant les différentes périodes de sa vie.

Fort de sa rapide notoriété à 25 ans, Miles Davis utilisera ce succès tout au long de sa vie pour affronter la société blanche américaine bien pensante qui réduisait sa musique à un simple divertissement. Il multipliera les démarches militantes en imposant par exemple à ses producteurs des femmes noires sur ses pochettes de disque ou en signant des manifestes sur la condition des Noirs (On the Corner, Tribute to Jack Johnson, You’re Under Arrest…). Jusqu’à défrayer la chronique lorsqu’en 1959 il est emmené au poste de police ensanglanté après avoir été passé à tabac par des policiers pour avoir refusé d’obtempérer à une injonction de circuler.

C’est tout naturellement qu’il s’élève contre l’apartheid dans les années 1980. Cela se traduit par des albums dédiés aux deux hérauts de cette lutte : l’archevêque et Prix Nobel de la paix Desmond Tutu avec l’album Tutu (1986) et Nelson Mandela avec ­Amandla (1989).

 

Ballets guinéens

L’Afrique domine plus encore du point de vue artistique. D’abord à travers des compositions à l’instar de Filles de Kilimanjaro, mais surtout par les influences insufflées à des enregistrements majeurs comme Kind of Blue. Pour cet album, dont on fête cette année le cinquantième anniversaire, Miles n’a jamais caché avoir puisé dans le folklore africain. Il s’en est confié à son biographe officiel, Quincy Troupe : « À l’époque, ma femme, la danseuse Frances Taylor, m’a fait découvrir des ballets guinéens […] Quel rythme ! Ils jouaient des rythmes du genre 5/4, 6/8 ou 4/4 puis ça explosait. Il y avait également dans la troupe des joueurs de senza et de kalimba qui utilisaient des gammes distinctivement africaines […]. Je n’ai jamais réussi à injecter dans l’ensemble la sonorité du piano à pouce africain. Mais c’est pourtant ce que j’ai voulu faire sur la majeure partie de l’album. »

À une baronne de pacotille qui, en 1987, lors d’un dîner à la Maison Blanche, lui demandait ce qu’il avait fait de si particulier pour être à la même table, celui qui, enfant, était traité de « singe », de « bamboula » et de « face de cirage » par ses camarades répondit simplement : « Madame, j’ai juste changé cinq ou six fois le cours de la musique. » Par son aura, sa personnalité, son caractère visionnaire, Miles Davis aura également contribué à l’œuvre émancipatrice des Africains-Américains.

 

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte