Politique

Berlusconi, ou la mascarade du pouvoir

Mis à jour le 20 octobre 2009 à 12:48

Parce qu’il est au sommet de l’État, il se croit au-dessus des lois, méprise les graves accusations de fraude et de corruption lancées contre lui, multiplie frasques et vantardises sexuelles et… refuse pathétiquement de vieillir. La majorité de ses compatriotes adore ça !

Vingt-six procès au civil et au pénal pour un éloquent catalogue d’accusations : corruption de policiers et de magistrats, fraude fiscale organisée, financements illégaux, falsification de bilans, destruction de documents par avocat ripou interposé… Dans n’importe quelle démocratie, on dirait du chef du gouvernement ainsi poursuivi par la justice qu’il a un casier chargé. Mais pas dans l’Italie de Silvio Berlusconi, où le président du Conseil a déjà bénéficié de dix-huit non-lieux ou insuffisances de preuves et de quatre prescriptions.

Pour les affaires restantes, il espérait être couvert par l’immunité votée par le Parlement. À sa vive surprise et véhémente colère, la Cour constitutionnelle a invalidé la loi de suspension des procédures permettant ainsi la reprise de deux importants procès en faux témoignage et fausses factures. « Une énormité juridique ! » a commenté un des avocats du Cavaliere, au nom d’une interprétation inattendue de la Constitution : le Premier ministre ne serait pas primus inter pares, mais super pares. En clair, les dirigeants, parce qu’ils sont au sommet de l’État, seraient au-dessus des lois ; et parce qu’ils détiennent le pouvoir, pourraient s’exonérer de ses obligations.

Berlusconi, qui prépare sa contre-attaque au Parlement, peut compter sur les lenteurs de la justice italienne. Cela fait quinze ans qu’il gouverne sous la menace permanente d’être traîné devant les tribunaux. Le New York Times pose la bonne question aux lecteurs de son blog : « Vous voulez comprendre ce qui se passe dans l’Italie de Silvio Berlusconi ? Imaginez une Amérique où Donald Trump serait à la Maison Blanche, présiderait la NBC et offrirait à Miss Californie en échange de ses faveurs un siège au Sénat. Vous ne seriez qu’à mi-chemin de la situation à Rome. » 

Vendeur d’aspirateurs

Encore cette moitié de vérité est-elle fort incomplète. Berlusconi, qui débuta sa carrière comme vendeur d’aspirateurs, est aujourd’hui l’homme le plus riche du pays. Son empire compte plus de cinq cents sociétés. Il n’est pas chef de l’État, mais il a davantage de pouvoirs comme président du Conseil. Et ceux qu’il n’a pas, il les prend ou les achète. Ses trois chaînes de télévision privées lui assurent un quasi-monopole médiatique dans un pays où la télé est, pour 70 % des citoyens, la seule source d’information. Ce qui ne l’empêche pas de contrôler de facto les chaînes publiques de la RAI, dont il nomme les directeurs qui lui conviennent et dégomme ceux qui osent lui manquer : « Vous êtes ici chez vous », lui a dit, sans vergogne, un présentateur en l’accueillant dans son journal à l’occasion de son 73e anniversaire.

Mais c’est au chapitre des faveurs sexuelles que Silvio Berlusconi pulvérise le tableau comparatif du New York Times. Lui ne se contenterait pas d’échanger un siège parlementaire contre une nuit d’extase avec une miss de concours. Pour attirer des bataillons de nymphettes dans ses villas de Sardaigne et de Rome, il n’hésitait pas à leur faire miroiter un siège au Parlement européen, à Strasbourg, où les élus italiens sont parmi les mieux rémunérés (20 000 euros d’indemnité mensuelle). Au prétexte de rajeunir la représentation nationale, il en avait sélectionné une vingtaine pour le premier de ses meetings de campagne. C’est sa femme qui a fait capoter l’opération en prenant la tête des protestataires, avec la douloureuse autorité que venait de lui conférer sa décision de divorcer après dix-neuf ans de mariage. Veronica Lario avait pardonné une première fois lorsqu’il avait déclaré sa flamme à l’ex-playmate Maria Carfagna en jurant qu’il l’épouserait s’il n’était pas déjà marié, avant de la consoler à sa façon en la nommant ministre de la Parité.

En mai 2009, l’affaire Noemi Letizia convainc Veronica de le quitter sans retour : « Je ne peux plus vivre aux côtés d’un homme qui fréquente des mineures », annonce-t-elle, excédée par la présence autour de son mari de « toutes ces vierges qui s’offrent au dragon ». Le Cavaliere avait profité d’une conférence de travail à Naples pour arriver la veille et fêter incognito les 18 ans de Noemi dans un restaurant isolé, où il lui avait offert un collier en or et brillants de 6 000 euros. Un journaliste l’apprend, publie la nouvelle et déclenche les hypothèses les plus louches sur les raisons de l’intérêt présidentiel pour cette demoiselle qui n’en avait guère, sinon d’être blonde, mignonne et d’adorer son « papounet ». Après s’être empêtré comme à son habitude dans des mensonges contradictoires, dragon-papounet finit par expliquer que Noemi est la fille du chauffeur de son vieil ami Bettino Craxi, l’ancien président du Conseil socialiste…

L’affaire allait susciter d’autres révélations sur les frasques du Cavaliere. Un rabatteur, aujourd’hui entre les mains de la justice, était ainsi chargé de lui fournir « des accompagnatrices » : pour 2 000 euros la nuit, une trentaine de jeunes femmes étaient prêtes à lui accorder leurs faveurs « si le besoin s’en faisait sentir ». Parmi elles, Patrizia D’Addario, escort girl de son état, qui, instruite à 42 ans par diverses mésaventures, ne se séparait pas d’un magnétophone et enregistrait tout ce qu’elle entendait. « Pour me protéger », affirmait-elle. Six cassettes audio prudemment remises à un magistrat ont pu ainsi échapper au cambriolage en règle de son appartement. 

Soirées chaudes

Jamais le son sans l’image ! Un photo­graphe aurait pris des milliers de clichés, aujourd’hui planqués en Colombie, des chaudes soirées de Sardaigne et de Rome : jeunes femmes en string, d’autres sur les genoux du Cavaliere ou qui s’embrassent dans un coin… Et, pour corser le spectacle, un ancien Premier ministre tchèque courant les fesses à l’air dans les allées du jardin…

Berlusconi ne voit là qu’« innocentes photos ». Est-il vrai qu’un avion de l’armée de l’air assurait le transport des actrices de ces saturnales ? « Une mesquinerie de plus de l’opposition. » Bref, il n’a « rien à [se] reprocher ». Il s’insurge en revanche contre les violations de son domicile et les atteintes à sa vie privée, poursuit les journaux qui le harcèlent et réclame contre eux des dommages et intérêts exorbitants. Enfin, il riposte aux impressionnantes manifestations de rue pour la liberté de la presse en demandant au Congrès de l’association des entrepreneurs de couper la pub aux « comploteurs ». Menace redoutable alors que la crise réduit de jour en jour les ressources des médias… Pression inimaginable d’un gouvernement qui se targue d’avoir « rétabli la démocratie » – ce qui lui vaudra une humiliante mise en accusation au Parlement européen.

Berlusconi s’en prend même à l’influent journal catholique Avvenire, qui avait évoqué en termes feutrés « l’embarras de moins en moins supportable de sa vie privée ». Les représailles ne se font pas attendre. Il Giornale, dirigé par le frère de Silvio, fustige l’hypocrisie de l’éditorialiste, révèle son passé homosexuel et l’oblige à démissionner malgré le soutien timide de quelques prélats comme l’archevêque de Milan, aussitôt traité d’« évêque taliban ». « Les évêques sont pragmatiques », observe Philippe Ridet, le correspondant du Monde, en rappelant les substantiels avantages obtenus du gouvernement par l’Église : renoncement au Pacs, primes à la naissance, fiscalité favorable aux familles nombreuses, financement des écoles privées, blocage de quelques dossiers sensibles en matière notamment de bioéthique… 

Lit d’apparat

Quant au Vatican, il ne voit dans ces déballages médiatiques que « des polémiques contingentes ». En vain, une motion sénatoriale invite-t-elle les dirigeants « à garder un décorum » – piquante formule alors qu’on vient d’apprendre par Patrizia D’Addario que Berlusconi honore ses maîtresses dans le lit d’apparat à quatre places que lui a offert Vladimir Poutine. En vain, La Repubblica publie-t-elle chaque jour pour ses 480 000 lecteurs un quiz sur les incartades et illégalités en tout genre du président du Conseil. En vain, son directeur, Ezio Mauro, annonce-t-il le jour proche « où les Italiens se réveilleront ». Le grand écrivain Umberto Eco ne le voit pas arriver : « Vous pouvez écrire ce que vous voulez, deux jours après les gens ont oublié. »

Veronica Lario fournit sans doute la meilleure explication des dévergondages de son mari quand elle le décrit comme « un malade ». Malade de la terreur de vieillir et de perdre ses capacités de séduction entretenues par tous les artifices de la manipulation esthétique : implants capillaires, cheveux teints, lèvres retouchées sur un visage tartiné d’épaisses crèmes à bronzer. Tourmenté par l’obsession de prouver qu’il peut, encore et toujours, malgré son âge (73 ans), son pacemaker et les handicaps probables de son opération d’un cancer de la prostate. Lui-même confie volontiers qu’il dort trois heures par jour et fait ensuite l’amour pendant trois heures encore. Profite d’une visite de chantier pour lancer à la cantonade : « Il y a des tonnes de jolies filles ici » ; ajoutant avec un clin d’œil rigolard : « Vous avez compris que je ne suis pas un saint. » Et les foules de s’esbaudir, plus amusées que choquées par ses bouffonneries.

Il n’a pas tort quand il affirme : « Je suis comme je suis, je ne changerai pas, les Italiens m’aiment comme ça. » Patrizia D’Addario complète avec lucidité : « C’est tout le système qui fonctionne comme ça. » Un ministre acquiesce : « Pourvu qu’il gouverne bien, il peut s’offrir toutes les femmes qu’il veut. » S’il n’en donnait pas à tout le moins l’impression, il n’occuperait pas depuis si longtemps le devant de la scène politique, avec des records de popularité. « Insubmersible, incontournable, irremplaçable », titrent les articles qui lui sont consacrés. Depuis l’exploitation de ses bacchanales et la menace de nouveaux procès, il a perdu quelques points dans les sondages et quelques sièges aux élections européennes. Mais pour la plupart des commentateurs, la solidité de son pouvoir ne fait aucun doute. Il dispose d’une confortable majorité grâce à son alliance avec les populistes de la Ligue du Nord. Sans concurrent crédible au sein de la droite, qui fait bloc derrière lui, sans perspective de relève dans une gauche paralysée qui fait silence sur ses écarts, il paraît irremplaçable.