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Cet article est issu du dossier «RD Congo: Désirs d'avenir»

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Société

Kikwit, coeur du Bandundu

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Les routiers s'arrêtent à "Kkt" avec leur chargement pour se restaurer ou dormir

Les routiers s'arrêtent à "Kkt" avec leur chargement pour se restaurer ou dormir © Muriel Devey pour J.A

Cité commerçante et poumon d’une province agricole, le chef-lieu du district du Kwilu est considéré comme une pépinière de l’intelligentsia congolaise.

En cette fin de saison sèche, nappé dans une brume grisâtre, Kikwit attend avec impatience les premières pluies. Le ciel plombé ne décourage pas les habitants. Sur le long boulevard Laurent-Désiré-Kabila – alias nationale 1 – asphalté, qui traverse la ville, les Kikwitois, infatigables, vaquent à leurs occupations, évitant les gros camions qui croulent sous le poids de marchandises diverses, voire de passagers plus ou moins clandestins.

Éloigné de 530 km de Kinshasa et de 330 km de Tshikapa, ville diamantifère du Kasaï occidental, le chef-lieu du district du Kwilu, « Kkt » pour les initiés, est un important carrefour commercial dans la province du Bandundu et une ville-étape sur la nationale 1, qui va de Moanda, dans le Bas-Congo, jusqu’à Lubumbashi, au Katanga. Des chauffeurs routiers s’y arrêtent pour se ravitailler en essence, se restaurer, ou dormir. Depuis Kinshasa, les routiers acheminent des marchandises importées, des produits pétroliers et du ciment, qu’ils écoulent dans les bourgades traversées. Au retour, ils rapportent les produits du terroir.

Les « rois » du coin

Le district du Kwilu est une grande zone agricole. Les denrées – manioc, banane, maïs, ananas, arachide, huile de palme – collectées dans les différents villages sont rassemblées à Kkt, avant d’être expédiées vers la capitale. De quoi faire la fortune des gros transporteurs locaux, kinois ou kasaïens, les « rois » du coin. « La moitié de la cargaison leur revient, mais les taxes prélevées le long de la route sur la marchandise sont supportées par les commerçants », raconte un Kikwitois. Toutefois, il n’est pas facile de joindre les villages car, à part la nationale 1, presque intégralement bitumée jusqu’à Kinshasa et partiellement jusqu’à Tshikapa, les routes ne sont pas goudronnées et sont truffées de trous qui, à la saison des pluies, se transforment en mares. Parfois, une journée ne suffit pas pour parcourir 20 km.

En plus du commerce des produits agricoles, et de celui de gros ou de détail, tenu par une poignée de commerçants-importateurs, dont le belge Orgaman, le libanais Congo Futur et des Indo-Pakistanais, les activités de Kkt se limitent aux services, hormis un peu de construction et un petit artisanat utilitaire local, dont la fabrication de sticks en bois ou de briques cuites en terre, qui servent à bâtir des maisons. Ici, pas de banque ni d’industrie. Les emplois salariés sont rares. La majorité des 600 000 Kikwitois se consacre surtout au maraîchage et à l’agriculture, voire à la chasse. « Chaque jour, ils font jusqu’à 20 km à pied pour cultiver leurs plantations ou chasser en forêt. Ce qui occasionne des conflits fonciers avec les agriculteurs », explique l’abbé Valentin Kimoni, recteur de l’université du Bandundu.

À part la ville basse, située dans la commune de Lukolela, qui a un côté urbain avec ses petits immeubles et ses maisons en dur, le reste de Kkt ressemble à un gros village, en particulier Kazamba, la plus rurale des quatre communes de la cité. Une ruralité accentuée par la présence des nombreux jardins maraîchers et petits champs, qui s’égrènent sur les collines qui composent le site de la ville ou le long des cours d’eau, notamment du Nzinda, qui a donné son nom à l’une des communes. Un peu partout, de majestueux manguiers apportent une note de fraîcheur.

Celle qui n’a pas voulu de la Monuc

Très présents, les palmiers rappellent quant à eux la richesse d’antan, quand l’entreprise Lever, devenue Unilever, comptait plusieurs palmeraies et huileries. « À cette époque, il n’y avait pas de chômage », constate Stanley. Aujourd’hui, il ne reste quasiment plus rien de cette splendeur passée. Du coup, quand ils ne peuvent trouver du travail sur place, les jeunes tentent l’aventure du diamant dans la toute proche république d’Angola.

Les Kikwitois sont réputés pour leur hospitalité et leur ouverture d’esprit, liée, entre autres, au mélange ethnique qui caractérise la ville. Bien que située en pays bambala, Kikwit concentre la plupart des ethnies de la province. Une ouverture liée aussi aux nombreuses radios locales et aux séminaires organisés par des ONG, qui contribuent à changer les mentalités.

Kikwit est aussi connue pour son esprit rebelle. N’a-t-elle pas été l’un des pôles de la rébellion de Pierre Mulele, qui fut arrêté et assassiné par Mobutu ? Cela lui aurait valu, dit-on, de perdre, en 1971, son statut de chef-lieu de province au profit de Bandundu-Ville. Plus récemment, elle s’est opposée à la présence de la Mission des Nations unies en République démocratique du Congo (Monuc), considérant qu’elle n’avait pas connu la guerre et que la venue de la Monuc ne pouvait que lui porter la poisse. Enfin, bien que fief du Parti lumumbiste unifié (Palu) d’Antoine Gizenga, Kkt n’en reste pas moins critique, pestant même contre son leader, qui n’a pas daigné venir la remercier d’avoir voté pour lui.

L’autre caractéristique de la ville est d’être un foyer intellectuel. Une vocation qu’elle doit aux écoles religieuses, aux instituts universitaires, dont l’Institut supérieur pédagogique et l’Institut supérieur des techniques médicales, et aux universités, dont celle du Bandundu, annexe de l’université de Kinshasa, qu’elle abrite depuis des décennies. Il est vrai que le Kwilu a vu s’implanter dès le début du XIX‌e siècle des jésuites, dont la congrégation est toujours active.

Malgré ses potentialités, la ville, relais obligé entre Kin­shasa et le district du Kwango, entre l’est et l’ouest ainsi que le nord et le sud de la province, souffre du manque d’eau potable et d’assainissement, d’électricité, de transports urbains. Deux à trois fois par semaine, le soir, la Société nationale d’électricité (Snel) fournit un peu de courant. Le reste du temps, c’est la nuit noire. Du coup, le silence règne à partir de 23 heures, quand les rares groupes électrogènes s’éteignent. Quant à l’eau, il faut aller la chercher aux bornes-fontaines mises en place par la Regideso. Pourtant, les Kikwitois en ont vu défiler des experts qui leur promettaient lumière et eau courante. Mais rien. En plein XXIe siècle, le cœur économique du Bandundu vit avec les lampes-tempête et les seaux d’eau.

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