Économie

Medhi Jomaa : « En Tunisie, les investissements directs étrangers ont repris leur progression”

Tout nouveau ministre de l’Industrie et des Technologies, Medhi Jomaa a profité d’un passage à Paris pour exposer ses chantiers prioritaires : phosphates, développement régional, énergie et sous-traitance industrielle.

Mis à jour le 6 mai 2013 à 13:17

Pour Medhi Jomaa, une croissance d’au moins 6% est nécessaire afin d’absorber la main d’oeuvre disponible. DR

Nommé le 15 mars dernier au poste de ministre de l’Industrie et des Technologies, Medhi Jomaa, était de passage à Paris, les 24 et 25 avril dernier pour rencontrer Arnaud Montebourg, ministre français du Redressement productif. Les discussions ont notamment porté sur la colocalisation et les partenariats envisageables entre les deux pays dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile, et des énergies renouvelables. Bien plus qu’une première prise de contact, l’objectif était surtout d’assurer la continuité des relations économiques franco-tunisiennes.

Medhi Jomaa a reçu Jeune Afrique à l’ambassade de Tunisie à Paris pour détailler ses objectifs industriels prioritaires et faire un état des lieux des principaux secteurs du pays.

Jeune Afrique : Un peu plus de deux après la révolution, où en est l’industrie tunisienne ?

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Medhi Jomaa : Globalement, les chiffres que nous avons sur l’année 2012 sont encourageants malgré la situation politique et sociale du pays. Les exportations industrielles ont augmenté de 10% durant le premier trimestre 2012. Les investissements directs étrangers ont repris leur progression. La production industrielle a connu une hausse de 1,5% durant le mois de janvier 2013 par rapport à 2012. C’est prometteur pour la relance de l’économie. Quelques secteurs productifs ont été touchés par des perturbations, ce qui a influé sur leur rendement. Nous essayons de faire face à cette situation.

Le secteur des phosphates, qui est un fort pourvoyeur de devises est en chute libre, qu’envisagez-vous pour relancer la production ?

Il faut rappeler que le bassin minier de Gafsa a été une région délaissée depuis les années 70, sans connaitre de développement. Lors de la révolution, les frustrations légitimes de la population ont explosé. De nombreuses embauches ont été faites, mais les blocages continuent. Notre rôle aujourd’hui est donc de sensibiliser la population sur l’importance de ce secteur, qui pèse 3% du PIB : c’est le pétrole tunisien ! Or, en 2011 et en 2012, nous avons eu effectivement un énorme manque à gagner, de l’ordre de deux milliards de dinars. Ma position est de reprendre le cycle de production pour qu’il génère de la richesse destinée à développer cette région. D’autant plus que nous ne sommes pas les seuls sur ce marché, la concurrence internationale est très présente avec le Maroc notamment.

Le redémarrage de l’activité des phosphates à Gafsa est clairement ma première priorité.

Il faut donc rétablir la suprématie de la loi et nous comptons sur les jeunes et la société civile à Gafsa pour préserver la compagnie de phosphates. En fait, c’est toute la filière de phosphates et dérivés – avec 27 000 emplois – qui est menacée aujourd’hui si les perturbations continuent. La mise à l’arrêt de l’une de nos premières sources de revenus, quelle que soit la légitimité des attentes, n’est pas viable. Nous restons évidemment solidaire de cette région qui connaît énormément de problèmes, mais il faut savoir être pragmatique. Des partenaires étrangers sont même prêts à investir une fois que les choses rentreront dans l’ordre. Le redémarrage de l’activité des phosphates à Gafsa est clairement ma première priorité. Je suis impliqué directement sur ce dossier dans tous ces aspects. En 2010, les exportations de phosphates représentaient 10% du total de nos exportations, ce n’est pas peu de chose pour le pays…

Votre portefeuille ministériel recouvre le volet énergétique. Quelle est votre approche dans ce domaine ?

Mon deuxième objectif est de proposer une politique énergétique d’avenir pour la Tunisie. Même si c’est une vision à long terme, nous devons y penser maintenant. Nous n’avons pas le choix, nous sommes déficitaires énergétiquement, ce qui fait que les énergies renouvelables sont essentielles. Nos ressources pétrolières sont en train de décliner, de 4% en moyenne par an alors que nos besoins grandissent. En été, la demande d’électricité enregistre un pic avec une croissance de 10%, alors qu’elle augmente de 6% en moyenne par an. Cela nécessite des capacités supplémentaires dont une nouvelle centrale de 400MW. À deux mois de l’été, nous nous déployons à tous les niveaux pour faire face à un pic prévisionnel de 13% !

D’ici à 2030, les énergies renouvelables devront atteindre 30% dans notre mix énergétique.

Quant aux énergies non conventionnelles, je pense que l’utilisation du charbon nécessite de gros investissements en infrastructures et est très polluante. D’ici à 2030, les énergies renouvelables devront atteindre 30% dans notre mix énergétique, à travers le développement du solaire et de l’éolien. Nous sommes en train d’établir un plan d’action de manière structurée et sans précipitation, car c’est l’avenir de la Tunisie qui se joue. Nous ferons à cet égard appel à des partenariats public – privés avec des étrangers. Beaucoup d’investisseurs européens ont exprimé leur disposition à y contribuer notamment français, allemands, espagnols et italiens

Comment relancer et dynamiser les investissements locaux et surtout étrangers qui ont accusé le coup depuis la révolution ?

Refaire de la Tunisie un pays attractif en matières d’investissements est mon troisième objectif. Le plus important pour tout investisseur est de s’assurer de la stabilité politique d’un pays, afin d’avoir confiance en son avenir. Jusqu’à l’année dernière, la visibilité sur le processus électoral était incertaine. Aujourd’hui, le calendrier est précis : les élections présidentielles auront lieu en fin d’année. Le projet de nouvelle constitution est prêt et sera prochainement soumis à l’assemblée constituante. Ces deux éléments sont censés donner une meilleure appréciation du risque pour les investisseurs, même si un certain attentisme n’est pas à exclure. Cela dit l’année 2012 a quand même été marquée par la reprise économique, avec une croissance de 3,6% du PIB et des IDE en hausse par rapport à l’année de la révolution. Quant aux problèmes sécuritaires, les risques ont été exagérés. Nous observons une amélioration des conditions de travail et une tendance qui conforte l’esprit d’entreprise dans le pays.

Où en est le nouveau code de l’investissement en cours d’élaboration ?

Un premier jet est déjà prêt. Le nouveau code de l’investissement sera moins restrictif, avec une plus grande liberté dans les choix d’investissement et dans le rapatriement des dividendes. Le but est de faciliter l’intégration et l’afflux d’investissements. Nous sommes dans l’amélioration continue depuis les années 70. À côté des textes et de l’amélioration de l’infrastructure, nous oeuvrons pour instaurer une nouvelle culture de l’entrepreneuriat basée sur le respect des règles de transparence et la liberté d’entreprise.

Lors de votre passage à Paris, vous avez évoqué les atouts de l’industrie automobile tunisienne. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce secteur qui dépend fortement de l’Europe ?

Nous avons tout de même une vingtaine d’années d’expérience dans la sous-traitance automobile. Malgré la crise en Europe, le secteur ne se porte pas trop mal. Le chiffre d’affaires avoisine les 2 milliards de dinars par an, réalisé essentiellement à l’export, et emploie environ 60 000 personnes dans 235 entreprises. Il reste assez dynamique et se développe à travers les IDE européens, mais aussi japonais. Le secteur monte en gamme avec deux axes privilégiés : l’enrichissement des métiers maîtrisés en Tunisie (comme le câblage, l’habillage, la mécanique de précision et l’électronique ), ainsi que l’évolution vers l’intégration des fonctions comme la mécatronique pour apporter une plus forte valeur ajoutée.

Le développement et la prospérité chez nos voisins sont des opportunités d’avenir pour la Tunisie.

Y-a t’il un projet d’implantation d’un constructeur ?

Aujourd’hui non, même si nous y travaillons évidemment. Un constructeur en Tunisie renforcerait encore plus le tissu de sous-traitants que nous avons. L’usine Renault de Tanger et celle à venir en Algérie sont des atouts pour nos équipementiers qui sont d’un très bon niveau. Cela créera certainement de nouveaux débouchés pour nos entreprises. Le développement et la prospérité chez nos voisins sont des opportunités d’avenir pour la Tunisie.

Comment évolue le secteur de la plasturgie ?

Juste avant ma venue à Paris, j’ai inauguré le salon de la plasturgie à Tunis. Pour l’avoir visité, il y a quelques années, j’ai pu observer la mutation qu’a pris le secteur. Nous sommes passé du plastique de caisson pour l’agriculture à des produits très techniques comme de la bi-injection, des pièces d’aspect, des boîtiers pour modem. Des entreprises travaillent dans l’automobile haut de gamme pour des marques comme BMW par exemple. Les capacités de production se modernisent, permettant au secteur de monter dans la chaîne de valeur.

Vous avez effectué votre carrière professionnelle dans l’aéronautique, quelles sont les perspectives dans ce secteur ?

Le secteur marche très fort en Tunisie, les carnets de commandes des constructeurs sont remplies. Il est demandeur de ressources humaines qualifiées qui sont disponibles chez nous. Il y a eu certes deux ou trois cas de fortes revendications sociales qui ont perturbé certains sites de production. Depuis mon arrivée au ministère, je mets tout en oeuvre pour gérer ces dossiers qui sont d’ailleurs en voix de résolution. J’ai vraiment envie de développer davantage la filière, afin de créer plus d’emplois pour nos jeunes diplômés.

Le secteur du textile compte énormément en Tunisie. Quelle est votre positionnement face à la concurrence chinoise et turque ?

Nous sommes obligés de monter en gamme. Le savoir-faire doit être constitué d’innovation, de technicité, de stylisme et non plus simplement de confection comme par le passé. Nous encourageons l’investissement à travers des fonds étatiques. Nous devons nous concentrer sur les petites séries et les niches techniques, comme les vêtements de sécurité. Nous commençons à nous organiser en ce sens. Nous ne pouvons pas concurrencer la Chine et la Turquie sur les grandes séries standardisées.

Que comptez-vous faire pour industrialiser les régions intérieures ?

Selon les derniers chiffres de 2013, 57% des intentions d’investissement sont orientées vers les régions intérieures.

L’une des prérogatives de ce gouvernement et de celui qui nous succédera est d’accélérer l’investissement et surtout de les orienter vers les régions intérieures, qui concentrent beaucoup d’agriculture. Depuis deux ans, nous avons lancé 101 nouvelles zones industrielles à travers tout le territoire. Selon les derniers chiffres de 2013, 57% des intentions d’investissement sont orientées vers les régions intérieures, qui n’ont malheureusement pas eu la chance de se développer. Nous souhaitons promouvoir l’agro-alimentaire dans ces zones, afin de les rapprocher de la filière agricole. Il y a pas mal de projets en cours, notamment celui de Sidi Bouzid qui porte sur la construction d’une importante centrale laitière.

Et en termes de créations d’emplois ?

Comme je vous le disais, la priorité du gouvernement est le développement régional, avec en toile de fond la résorption du chômage, qui un enjeu crucial. Nous ne pourrons pas y arriver si nous ne créons pas d’emplois. Pour cela une croissance d’au moins 6% est nécessaire afin d’absorber la main d’oeuvre disponible. Pour parvenir à de tels résultats, l’industrie est un levier indispensable, qui passera par le développement et l’amélioration des secteurs que j’ai détaillés avec vous. Je suis convaincu que nous y arriverons.