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Cet article est issu du dossier «Maghreb : la folie du foot»

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Sport

Algérie : une cause nationale

Scène de liesse populaire à Alger après le match Algérie-Zambie (2-0), le 20 juin dernier © Samir Sid

Matin et soir, Adlène, 32 ans, n’a qu’une idée en tête : se rendre au Caire pour assister à la rencontre de football qui opposera, le 14 novembre, l’équipe nationale algérienne à son homologue égyptienne. Supporteur inconditionnel des Fennecs, ce jeune entrepreneur de la banlieue d’Alger a décidé de rejoindre la capitale égyptienne par la route, via la Tunisie et la Libye. Qu’importe la longueur du trajet – plus de 1 500 km – et les tracasseries administratives aux frontières tunisienne, libyenne et égyptienne ; qu’importe la fatigue et le coût de l’expédition. Pour rien au monde Adlène ne veut rater cet ultime match qualificatif pour la phase finale du Mondial qui se déroulera en juin 2010 en Afrique du Sud. « Je serai présent au Stadium du Caire pour supporter les Verts même si cela doit me coûter une fortune, clame-t-il. L’équipe nationale n’a pas de prix… » Adlène et trois de ses amis prendront la route trois jours avant le grand rendez-vous, munis de la panoplie du parfait supporteur : écharpes, fanions, drapeaux. « Nous battrons les Égyptiens chez eux, s’enthousiasme Adlène. On reviendra au bled avec le ticket pour l’Afrique du Sud et on fera la fête pendant des semaines… »

Ah ce match contre l’Égypte ! C’est peu dire qu’il fait tourner la tête à 36 millions d’Algériens. Oubliés la cherté de la vie, les ratés du nouveau week-end, la crise du logement, le chômage, les accidents de la route meurtriers. D’Alger à Tamanrasset, de Maghnia à Tébessa, les performances de l’équipe nationale sont sur toutes les lèvres. Dans la rue, les cafés, les bars, les restaurants, les administrations, dans les bus ou les trains, sur les lieux de travail comme à la maison, dans les journaux ou sur Internet, aux quatre coins du pays comme au sein de la communauté algérienne à l’étranger, tout le monde s’improvise commentateur sportif, exégète du ballon rond, sélectionneur du onze national ou spécialiste du football égyptien. Bref, les Algériens sont entrés en transe et attendent ce fameux samedi 14 novembre avec un mélange d’espoir, d’excitation… et d’appréhension. 

Un air de juillet 1962…

Espoir, car l’Algérie n’a jamais été aussi proche d’une qualification. En tête de son groupe avec 13 points devant l’Égypte, la Zambie et le Rwanda, un match nul ou une courte défaite par 1 but à 0 suffira pour l’expédier en Afrique du Sud. Excitation, car les Verts ont trop longtemps été absents de la grand-messe du football mondial. C’est que depuis la débâcle du Mondial mexicain en 1986 – les Algériens, emmenés par l’actuel entraîneur Rabah Saadane, y avaient été éliminés dès le premier tour –, les Fennecs n’ont plus participé à une phase finale de Coupe du monde. Pis, ils ont même raté les deux dernières Coupes d’Afrique des nations (CAN), de 2006 et de 2008. Dans un pays où le football est une passion nationale, une si longue absence a fini par désespérer les plus fidèles supporteurs. Aujourd’hui, tout le pays se met à rêver. Appréhension, enfin, car les Algériens savent que malgré leurs trois points d’avance, malgré la qualité de jeu de leur équipe (sur les onze titulaires, neuf évoluent dans les championnats européens), l’équipe égyptienne est redoutable. Expérimentés, évoluant à domicile devant 75 000 supporteurs chauffés à blanc, les Pharaons sont capables d’un exploit. Cette rencontre ne sera donc pas un simple match de foot. « Ça sera un combat entre vingt-deux joueurs représentant deux États, deux nations, explique Samir Lamari, responsable de la rubrique sport au quotidien Liberté. L’enjeu est immense. Car au-delà du tournoi de foot, la présence au Mondial permettra à l’heureux élu de redorer son image sur le plan international. Absents de la compétition depuis vingt-quatre ans, les Algériens mesurent l’importance de cette qualification. » C’en est tellement important que pas moins de cent journalistes algériens feront le déplacement du Caire pour couvrir l’événement.

Bien sûr, l’engouement populaire est sans précédent. La mode en vogue en Algérie ? Repeindre sa voiture en vert, blanc et rouge, sans oublier l’étoile et le croissant. Des jeunes arborant les couleurs nationales ont entrepris des marathons qui devraient les mener en Égypte. Pour financer leur voyage au Caire, certains vont jusqu’à se séparer de leurs biens. Un citoyen de Blida a revendu son téléphone portable pour payer son billet d’avion et le ticket d’entrée, une femme originaire d’Oran s’est délestée de ses bijoux en or pour la même cause. Des centaines de personnes, à l’instar d’Adlène, emprunteront la route, tandis que d’autres – on parle de 10 000 candidats – prendront l’avion. Les agences de voyages qui proposent diverses formules de séjour au pays des Pharaons pour un tarif oscillant entre 50 000 à 100 000 dinars (462 à 925 euros) sont prises d’assaut. Dans les grandes villes comme dans l’intérieur du pays, la fièvre monte. Accroché aux balcons, sur les devantures des magasins, les toits, les capots des camions, le drapeau national est partout. Comme si le foot avait réconcilié les Algériens avec leur emblème national, réussissant là où les politiques ont échoué. « Le 5 juillet dernier, rares étaient les Algériens à défiler avec des drapeaux pour célébrer la fête de l’Indépendance, témoigne un vendeur d’équipements sportifs dans le quartier populaire de Bab el-Oued. En revanche, le 11 octobre, dès la fin du match contre le Rwanda [3 à 1], des centaines de milliers de personnes ont envahi les rues jusqu’au petit matin pour fêter la victoire. On se serait cru en juillet 1962… » 

Manne financière

Cette ferveur rejaillit aussi sur l’activité économique. Les ventes de téléviseur Plasma ont explosé et les usines produisant écharpes, fanions, tee-shirts et shorts à la gloire des Verts tournent à plein régime. La fièvre n’a pas épargné le monde du spectacle. Les chants patriotiques louant les exploits des Ziani, Belhadj et Matmour font un tel carton que pas moins de dix albums sont sortis au cours des trois derniers mois. Nostalgie oblige, les Algériens s’arrachent le DVD de la mythique victoire des coéquipiers de Belloumi, Assad et Madjer sur l’Allemagne (RFA) de Rummenigge et Breitner lors du Mondial de 1982. Les sponsors ne sont pas en reste. Les grandes entreprises – Nedjma, Djezzy, Cevital, Coca-Cola, Puma – se bousculent au portillon de la Fédération algérienne de football (FAF) pour associer leur image à celle des Verts. La FAF a ainsi engrangé plus de 10 millions d’euros de contrats publicitaires. Même l’ancien capitaine des Bleus, Zinedine Zidane, champion du monde en 1998 et originaire de Kabylie, a décidé d’apporter son soutien aux Verts dans un spot publicitaire réalisé par l’opérateur téléphonique Nedjma. Zizou portera-t-il chance aux Fennecs ?

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