Culture

Dany Laferrière, l’écrivain-monde

Prix Renaudot 2006

Mis à jour le 12 juin 2015 à 12:03

Le prix Médicis attribué, le 4 novembre, dès le premier tour à Dany Laferrière doit être considéré comme un événement qui prolonge l’ouverture des lettres d’expression française au monde. En saluant cet « écrivain voyageur » et indépendant, le paysage littéraire français montre combien il est urgent d’aller chercher le dynamisme de nos lettres vers les « marges », comme l’avait compris depuis fort longtemps l’espace anglophone avec l’émergence d’écrivains tels Salman Rushdie, V.S. Naipaul, Zadie Smith, Jamaica Kincaid ou encore le jeune prodige américano-nigérian Uzodinma Iweala, dont nous avons traduit en français le roman Beasts of No Nation en 2008 (Bêtes sans patrie, éd. de L’olivier).

L’Énigme du retour, de Dany Laferrière, est une œuvre atypique qui mêle poésie, récits, aphorismes et méditation dans une structure où chaque mot charrie une émotion, convoque le lecteur et le ramène à son enfance. Dans ce livre, le fils Laferrière doit se rendre aux funérailles de son père à New York et ramener le défunt dans son île natale, Haïti. Mais le narrateur, qui a quitté son pays depuis plusieurs décennies pour échapper à la dictature de Duvalier, va-t-il reconnaître son environnement ? Laferrière procède par petites touches. Ses silences nous parlent. Le peuple est le personnage principal. Ce peuple c’est aussi son neveu qui veut lui ressembler. Ce peuple c’est aussi sa mère. Ce peuple c’est le même qui n’a jamais raté son rendez-vous avec l’Histoire. Haïti, première République noire, avec des personnages hauts en couleur : Dessalines, Toussaint Louverture…

Lorsque Dany arrive dans son île c’est donc pour se réconcilier avec son passé. C’est en quelque sorte une version du Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire – poète qui est sans cesse cité et lu par l’auteur dans sa baignoire au point qu’on saisit très vite que le chantre de la négritude est un « père adoptif », celui qui a négocié sans « énigme » son retour au pays natal.â©L’Énigme du retour est un livre qui « n’arrive » à un auteur qu’au seuil de sa maturité. Laferrière pense à la fois à L’Énigme de l’arrivée du romancier V.S. Naipaul et au tableau du peintre Giorgio de Chirico, qui porte le même nom. D’où la coexistence de la peinture et de l’écrit, des croquis. Du clair et de l’obscur…

En soutenant ce livre dès le mois de septembre dernier dans les colonnes du Figaro littéraire, je ne le faisais pas seulement pour l’amitié notoire qui me lie à cet auteur depuis bientôt une vingtaine d’années. Lorsqu’un grand livre jaillit – et ce n’est pas à toutes les saisons –, ceux qui aiment la littérature ne doivent pas adopter « l’attitude stérile du spectateur », pour reprendre encore une formule de Césaire. Et quel bonheur si le livre en question vient d’un ami !

Les œuvres de Laferrière sont des échos surgis de l’éclatement du monde. Le bruit, la rumeur, la rencontre, tout cela est raccordé dans un humour désopilant et une langue ample, souple, aérée, qui ne recueille que la quintessence, pour laisser aux bavards leur monopole de la surabondance.

Fin lecteur de Borges et de Bashô, admirateur de Baldwin et de Gabriel García Márquez, orateur talentueux, esprit vif, observateur corrosif, Laferrière se méfie des sirènes de l’exil, du militantisme zélé – fonds de commerce de beaucoup d’auteurs francophones qui ont depuis longtemps oublié d’écrire pour bêler. Laferrière, lui, préfère traduire le monde avec ses songes. Et ses lecteurs sont émerveillés de constater que, finalement, ces songes sont les leurs…