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Pétrole : un trésor sous surveillance

Après Doba, le bassin de Bongor, au sud-est, va bientôt être exploité. © Teun Voeten/HH-REA

Alors que la production de pétrole va s’intensifier avec l’ouverture d’un nouveau champ, la gestion des revenus fait toujours polémique.

La gestion de la manne pétrolière suscite les passions au pays de Toumaï. À N’Djamena, associations de la société civile et ONG ne désarment pas, d’autant plus remontées que les recettes pétrolières du Tchad ont été beaucoup plus importantes que prévu. Grâce au niveau élevé des prix du brent, le pays a engrangé de 2003 à 2008 pas moins de 4,3 milliards de dollars, bien au-delà des prévisions les plus optimistes. Ce magot inespéré, les associations le jugent mal utilisé. Le Tchad nage selon elles en pleine « malédiction de l’or noir ».

De leur côté, les autorités tchadiennes relativisent l’importance de la manne (6,5 millions de tonnes produites en 2008 contre 17,4 pour la Guinée équatoriale et 11,8 pour le Gabon), et mettent en avant des modalités de gestion uniques.

Pour Nassingar Rimtebaye, coordinateur d’un collectif d’ONG et d’associations, le Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières (CCSRP) ne joue plus son rôle : « Alors qu’il comptait des personnalités affirmées comme Dobian Assingar, de la Ligue tchadienne des droits de l’homme, il est aujourd’hui composé de membres proches du pouvoir*. » Le président du CCSRP, le député Abdoulaye Lamana, dément. « Ces nouveaux représentants sont aussi indépendants et ont remplacé ceux dont le mandat arrivait à échéance. »

« Le Collège veille efficacement à ce que les ressources aillent en priorité aux investissements », ajoute Abdoulaye Lamana. Mais il reconnaît qu’il « ne contrôle que l’utilisation des revenus directs du pétrole (les redevances, 36 % des recettes en 2008), pas celle des revenus indirects (taxes et impôts sur les sociétés, les 64 % restants), à la libre disposition de l’État ».

Frénésie de dépenses

Pour Gilbert Maoundonodji, expert et membre de la coalition Publiez ce que vous payez, la manne pétrolière (705 milliards de F CFA, soit 1,07 milliard d’euros, pour la seule année 2008) a entraîné une frénésie de dépenses. « Les effectifs de la fonction publique, affirme-t-il, sont passés de 57 000 agents en 2001 à 117 000 en 2008, avec un recrutement basé sur des critères qui ne sont pas rationnels. »

Les militants s’en prennent même aux projets d’infrastructures, pourtant populaires auprès des Tchadiens. « Le visage de N’Djamena a changé, reconnaît Gilbert Maoundonodji. Écoles, dispensaires, lotissements et routes ont été construits, mais la réalisation de ces infrastructures a le plus souvent été confiée à des opérateurs économiques proches du pouvoir, comme la Société nationale d’entretien routier, ou à des sociétés étrangères. »

« Il y a eu des appels d’offres transparents, et ces sociétés sont les seules à pouvoir réaliser de telles infrastructures », rétorque un haut fonctionnaire de la présidence.

Les critiques fusent aussi sur le niveau des dépenses militaires, surtout après la diffusion le mois dernier du montant des achats d’armes du Tchad à la France, 13 millions d’euros en 2008 (soit 8,5 milliards de F CFA). Selon les enquêtes d’International Crisis Group – dont les résultats sont contestés par le gouvernement –, de 2000 à 2009, les dépenses militaires annuelles seraient passées de 6,5 milliards de F CFA à 147 milliards de F CFA. Le Tchad aurait utilisé en 2008 4,2 % de son PIB à l’achat d’armement, ce qui place le pays au 27e rang mondial.

Dépendance

Une utilisation des fonds que le président Idriss Déby Itno a toujours assumée. « Si c’était à refaire, je le referais. Les bonnes consciences n’ont qu’à continuer à s’indigner. […] J’ai acheté des armes et je continue à en acheter avec l’argent du pétrole. Je n’arrêterai que le jour où j’estimerai que notre armée est suffisamment équipée pour faire correctement face aux menaces qui nous entourent », déclarait-il, il y a quelques mois, à J.A.

Enfin, la dépendance de l’État vis-à-vis du pétrole et le relâchement des services fiscaux tchadiens sont aussi relevés. Les recettes pétrolières, qui constituaient déjà 38 % des ressources de l’État en 2004, ont représenté 72 % du budget en 2008. « L’État ne se focalise plus sur la collecte des impôts et les recettes ordinaires n’entrent plus ! », se désole un banquier.

Ces critiques interviennent alors que le gâteau pétrolier va encore gonfler. Une seconde zone, le bassin de Bongor (au sud-est), est en phase d’exploration avancée. Les forages ont déjà mis en évidence des réserves de 150 millions de tonnes métriques (au moins autant qu’à Doba, selon le CCSRP). Développé en partenariat avec la Chinese National Petroleum Corporation, le projet prévoit non seulement la production de brut, mais aussi la construction d’une raffinerie à Djermaya (à 35 km au nord de N’Djamena), financée à 60 % par les Chinois et à 40 % par le Tchad, ainsi qu’un oléoduc de plus de 300 km, entre le bassin de Bongor et la raffinerie. Le premier carburant 100 % tchadien est attendu pour 2011. 

 

*Il s’agit des représentants de la Confédération libre des travailleurs du Tchad (CLTD) et du Réseau des associations des droits de l’homme du Tchad (RADHT).

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