Vie des partis

Démocratie à la marocaine

Ouverture de la session parlementaire d'automne © Abdelhak Senna/AFP

Une guerre ouverte entre deux partis issus de la même matrice politique, une majorité gouvernementale qui vote pour l’opposition. La confusion est totale. Décryptage d’une folle sarabande de prime abord incompréhensible.

« Partout dans le monde, les élections servent à régler des problèmes. Au Maroc, elles servent à en créer ! » Cette boutade d’Abdelouahed Radi, le leader socialiste, paraît particulièrement pertinente après les consultations locales de juin et le renouvellement d’un tiers de la seconde Chambre qui a suivi. Une guerre ouverte entre deux partis issus pourtant de la même matrice politique, une majorité gouvernementale qui vote… pour l’opposition, la confusion est à son comble. L’opinion est plus que jamais désemparée. Les journaux regorgent d’informations sur la sarabande dans laquelle s’est engagée la classe politique. Mais plus on est informé, moins on comprend. Tentons quand même une explication. 

« Les années de plomb »

Commençons par la guerre ou plutôt la guéguerre entre le Parti Authenticité et Modernité (PAM) et le Rassemblement national des indépendants (RNI). Le débauchage massif auquel s’est livré le nouveau parti, créé il y a à peine un an par Fouad Ali El Himma (FAH), ancien ministre délégué à l’Intérieur, a suscité des remous compréhensibles. Tous les partis en ont souffert à des degrés variables. Le Mouvement populaire (MP) a vu une soixantaine de ses élus l’abandonner. Ils sont trois pour l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Le Parti de la justice et du développement (PJD) a déploré une trentaine de défections, mais il s’agit de candidats qui, faute d’obtenir l’investiture islamiste, ont été la quérir auprès de la nouvelle formation, laquelle se donne pour mission… de barrer la route aux islamistes.

Pour dénoncer l’hémorragie dont il est victime, Mohamed Laenser, le chef du MP, s’est adressé au cabinet royal. Réponse : le ministre de l’Intérieur va appliquer la loi. Or la loi n’est pas claire. Le texte sur les partis interdit la transhumance (le passage d’un parti à un autre) au cours d’une législature. Mais qu’en est-il des élections locales ? Chakib Benmoussa, le ministre de l’Intérieur, saisit le secrétaire général du gouvernement, Driss Dahhak, ancien président de la Cour suprême. L’avis devait prohiber le nomadisme, mais dès qu’il l’apprend, à la suite d’une fuite, FAH prend le maquis. Il menace publiquement de retirer tous ses députés du Parlement ! Un arrangement est finalement trouvé : les candidats du PAM écartés par l’administration pour cause de transhumance peuvent saisir les tribunaux. Lesquels les valident en invoquant un autre texte, le code électoral. Benmoussa prend soin néanmoins de conférer avec les partis, et tout le monde convient que la transhumance pose un problème sérieux qui devrait être réglé ultérieurement. 

Mansouri délègue

Le conflit ne tarde pas à ressurgir. Au cours d’une réunion de son bureau exécutif, Mustapha Mansouri, le leader du RNI, revient sur le nomadisme et la saignée de son parti par le PAM qu’il dénonce comme un « retour aux années de plomb ». Le président de la Chambre des représentants fait allusion ici à l’ère Basri, lorsque le ministère de l’Intérieur avait mandat, la veille des élections, de confectionner des « partis Cocotte-Minute », dont l’un des meilleurs fleurons est précisément le RNI, qu’il dirige… La sortie de Mansouri fait scandale. Le PAM annonce que l’offense ne restera pas sans suite et qu’il étudie une riposte appropriée.

Peu de temps après, un journal révèle qu’un réseau de trafic de drogue a été démantelé dans le Rif (la région du président de la première Chambre) et qu’un ancien député RNI est impliqué. Pour Mansouri, cette présentation des faits n’a rien d’innocent. Il se convainc que le PAM cherche à lui nuire et dénonce, dans un communiqué, l’utilisation des appareils de l’État dans les conflits politiques. Il n’en fallait pas plus pour provoquer une fronde au sein de son parti. Elle est menée par Salaheddine Mezouar, ministre de l’Économie et des Finances, qui lance, avec d’autres collègues du gouvernement, un « mouvement des réformateurs ». Aucun doute aux yeux des confrères sur place, Mezouar étant très proche de FAH, c’est la « riposte » annoncée du PAM. Le grand argentier, dont on ignorait jusqu’alors le goût pour les joutes politiciennes, multiplie interviews et attaques contre le leader du RNI. Lequel, curieusement, ne se défend point. Peut-être parce qu’il n’est pas sans moyens. « Issu d’une famille prospère du Rif, explique un initié, il a deux frères au Palais, l’un au cabinet de Sa Majesté et le second, général, à la Garde royale. » Finalement, le bureau exécutif du RNI tient une réunion de conciliation qui décide de porter le débat au Conseil national à convoquer ultérieurement. En attendant, Mansouri « délègue » la gestion des institutions du parti à Mezouar. L’unité du RNI est sauve – au détriment de son chef.

La bagarre rebondit de plus belle. Début octobre, une fois le tiers de la Chambre des conseillers renouvelé, on procède à l’élection de son président. Deux candidats en lice : celui du RNI, qui était déjà en place, Maati Benkaddour, et Mohamed Cheikh Biadillah, le secrétaire général du PAM. Le premier devait l’emporter dès lors qu’il appartient à la majorité gouvernementale (Istiqlal, RNI, MP, USFP, PPS). La veille, le Premier ministre, Abbas El Fassi, réunit les représentants de ladite majorité pour entériner le vote en faveur de son candidat. C’est Biadillah qui est élu ! Au premier tour, il obtient 130 voix contre 111. Au second, 140 (majorité requise : 136). Que s’est-il passé ? Les partis de la majorité gouvernementale ont voté peu ou prou en faveur de l’opposition. Les transfuges, ces nomades occasionnels, se trouvent dans toutes les sensibilités. Les moins atteints seraient les socialistes, qui n’auraient enregistré que deux défections. 

« Croissance naturelle »

Au RNI, on crie à la trahison. Mezouar est montré du doigt. Au cours d’une réunion houleuse de sa direction, le secrétaire général lui retire la « délégation » de ses pouvoirs. En bonne logique, la crise aurait emporté l’équipe El Fassi, puisque la majorité a volé en éclats. Un dirigeant du RNI déclare à l’AFP le retrait de son parti du gouvernement. Le lendemain, il dit le contraire à la MAP. La perspective d’une crise ministérielle fait long feu. D’ailleurs, le PAM tient à mettre les points sur les i. Dans un communiqué, il explique en substance ses intentions : nous ne voulons pas provoquer de crise gouvernementale ou institutionnelle. Nous ne faisons qu’utiliser les prérogatives offertes par la Constitution.

À la réflexion, le conflit entre le PAM et le RNI, qui a tellement défrayé la chronique, est dans l’ordre des choses. Pour tout dire, le débauchage effréné opéré par le nouveau parti relève de ce qu’on appelle ailleurs la « croissance naturelle ». Au départ, il tablait sur des personnages sympathiques issus du mouvement gauchiste des années 1970 pour croître et se multiplier. Mais aux élections partielles des 19 et 21 septembre 2008, tous les candidats de cette sensibilité ont mordu la poussière.

Il s’est donc empressé de corriger le tir et de faire comme tout le monde en recrutant des notables. Lesquels d’ailleurs ne demandaient pas mieux que d’abandonner leurs obédiences respectives pour rejoindre le « parti du roi », où l’herbe est plus verte. Ratissant large, le PAM a récupéré les barons là où ils se trouvaient : s’agissant des campagnes, au MP, et pour les villes, au RNI. Les querelles entre le nouveau parti et les deux anciens sont d’autant plus naturelles que rien ne les oppose, sinon le nombre limité des places à occuper dans les instances élues. Le RNI (ou le MP) est le parti du Makhzen, et le PAM, celui de l’État. Et chacun sait que l’État, ici, s’assimile au Makhzen. Les chamailleries entre le PAM et le RNI (ou le MP) font penser aux relations entre des coépouses condamnées à vivre dans la même maison. Elles ne cessent de se crêper le chignon sur tout et n’importe quoi, mais quand le seigneur et maître est de retour, elles se tiennent à carreau.

Et le roi dans tout ça ? La vie politique paraît compliquée, byzantine, incompréhensible, parce qu’on a tendance à prêter à Mohammed VI un rôle qui n’est pas le sien. Le raisonnement par analogie qui consiste à assimiler M6 à Hassan II fait des ravages dans l’esprit des Marocains. La seule certitude en matière de politique intérieure, c’est une option stratégique. On s’est convaincu, au palais, que l’islamisme représente un péril majeur pour l’œuvre de modernisation entreprise sous le nouveau règne. En même temps, il semble bien qu’on soit arrivé à la conclusion que le Mouvement national (Istiqlal, USFP) n’est pas en mesure de faire face efficacement à ce péril. L’action de FAH s’inspire de ce postulat stratégique. Le PAM est appelé à faire ce que les autres ne font pas. L’ancien ministre agit visiblement avec la bénédiction du roi, qui s’affiche volontiers avec lui, mais Fouad Ali El Himma n’est pas Ahmed Osmane (beau-frère de Hassan II et premier chef du RNI), de même que le PAM n’a rien à voir avec les partis de l’administration, comme le Front pour la défense des institutions constitutionnelles (FDIC), le RNI et l’Union constitutionnelle (UC). D’ailleurs, c’est parce que le ministère de l’Intérieur n’intervient pas dans l’installation et l’implantation du PAM qu’on insiste, comme pour compenser cette neutralité totalement inédite, sur la qualité, à propos de son parrain, d’« ami du roi ». Lorsque Hassan II fabriquait des partis clés en main, nul ne pensait à dire qu’il était l’ami de leurs leaders projetés sur le devant de la scène, Ahmed Réda Guédira, Ahmed Osmane ou Maati Bouabid…

Enfin, voici deux arguments qui devraient ébranler ceux qui doutent encore de l’originalité de la vie politique sous M6. Si le PAM était vraiment le FDIC, comme on le croit généralement, ses candidats n’auraient pas ramassé des vestes aux partielles, et les disputes sur les transhumants n’auraient pas été soumises aux tribunaux. Mais maintenant que le PAM s’est hissé au niveau de premier parti du royaume et qu’il contrôle les deux Chambres, que va-t-il faire de ses victoires accumulées ? À coup sûr, il est appelé à constituer l’alternative au gouvernement en place. Quand ? C’est toute la question. À notre avis et contrairement à ce qui s’écrit et se dit au Maroc, rien ne presse, et il prendra son temps. Le temps de se rendre indispensable. Autant dire pas tout de suite.

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