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Cet article est issu du dossier «Maroc : les nouveaux berbères»

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Société

Attention, danger !

Après les avancées culturelles et linguistiques, le champ institutionnel constitue la priorité d’un groupe restreint mais déterminé de militants berbères. Sujet sensible.

« Je suis de race berbère et j’ignore à quel point vous nous sous-estimez, mais j’affirme cependant que les Berbères sont des gens avancés, qui ont hérité de ­nombreuses civilisations. Vous ignorez par exemple que, en tant que Berbère, je suis ­d’origine juive. Mes ancêtres sont ensuite devenus chrétiens, puis musulmans. Maintenant nous parlons l’arabe, langue du Coran, et nous nous entendons en berbère, langue de nos aïeux. » Attribué en 1952 au leader révolutionnaire rifain Abdelkrim el-Khattabi, ce diagnostic historique a le mérite de la concision. Et il illustre aujourd’hui encore le fort sentiment identitaire d’une civilisation millénaire dont les militants assurent qu’elle constitue les deux tiers des 33 millions de Marocains. Des militants qui, pour l’essentiel, admettent aussi que l’accession au trône de Mohammed VI en 1999 a permis de substantielles avancées dans la reconnaissance de « l’amazighité du royaume ». Au moins sur le plan culturel et linguistique. Car sur le plan institutionnel, le bilan est plus nuancé et de nombreux militants de « la cause » commencent à ronger leur frein.

En attendant la généralisation promise, et engagée, de l’enseignement de l’amazigh dans les écoles primaires, plusieurs voix plaident désormais ouvertement pour l’autonomie des régions berbères. Et cette perspective pèse maintenant sur le débat poli­tique national, trop souvent ramené par les médias occidentaux à un huis clos entre « démocrates » et « islamistes ». « Ma démarche a toujours été politique pour imposer la culture, mais elle devient plus culturelle que poli­tique », expliquait à la fin du règne de Hassan II, Mahjoubi Aherdane, fondateur du Mouvement populaire, un parti historique réputé proche des berbéristes. Mais aujourd’hui, la nouvelle garde associative ne se contente plus de l’enseignement de l’écriture tifinaghe et du débat ancien sur la constitutionnalisation de la langue.

« RÉPARTITION ÉQUITABLE DES RICHESSES »

« Autonomie », « fédéralisme », « répartition équitable des ­richesses », « laïcité », sont au centre des revendications de certaines associations amazighes qui n’hésitent pas à porter leur message devant la Commission des peuples autochtones de l’ONU ou dans les capitales occidentales. Dernière initiative en date, la remise mi-novembre au Parlement européen d’un manifeste au vitriol du Congrès mondial amazigh (CMA) dénonçant la… « politique d’apartheid » dont seraient victimes les Berbères du Maroc !

Alors que l’Union du Maghreb arabe (UMA) reste paralysée par la mésentente entre Alger et Rabat, l’Union du Maghreb berbère, en revanche, continue de se construire à travers une constellation d’associations. Réunies à Al-Hoceima le 9 novembre, plusieurs organisations marocaines, mais aussi algériennes et mauritaniennes, ont lancé un appel à la mise en place de politiques « d’autonomie participative des régions ».

« Au Maroc, c’est la proposition d’autonomie pour le Sahara occidental qui a déclenché ce processus », explique l’universitaire et archéologue Ahmed Skounti. Car depuis que Rabat a avancé cette solution pour ses « provinces du Sud », c’est l’ensemble des régions ­berbères (Rif, Souss, Haut Atlas) qui se sent concerné. Pour les militants amazighs, chaque concession du pouvoir central en faveur d’une authentique régionalisation doit passer par la case berbère. « La majorité des institutions de l’État marocain reste marquée par l’arabisation ; sur ce point, la transition démocratique est en panne », assure Me Hassan Id Belkacem, de l’association Tamaynut. Selon lui, au-delà des enjeux culturels, le problème de la propriété des terres collectives exploitées par les paysans ber­bères est au cœur de la problématique identitaire : reboisement, zones de chasse concédées de facto aux dignitaires saoudiens ou émiratis, sauvegarde des arganiers et de leur précieuse huile… « Il y a une connivence entre l’administration et les investisseurs étrangers », soutient l’avocat, qui milite pour une réforme foncière et le respect du droit coutumier.

TENTATION DU FÉDÉRALISME

« Le militantisme berbère devient plus aigu », confirme un de ses confrères, Ahmed Adghirni. Depuis son modeste cabinet à un jet de pierre de la gare de Rabat, ce fondateur du Parti démocrate amazigh (PDAM) – qui tente d’exister légalement malgré la loi sur les partis politiques interdisant toute référence « ethnique ou identitaire » – compare la mainmise du ministère des Affaires islamiques et des Habous (biens religieux) sur le foncier à « celle de l’Église en Europe au Moyen Âge ». Avant de plaider pour « un modèle fédéral marocain ».

Le fédéralisme, solution de l’équation amazighe ? Éditeur du journal Le Monde amazigh, Rachid Raha estime, sans ­grande illusion, que la « priorité des ­priorités est une réforme de la constitution ». 

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