Économie

L’énigme Ghannouchi

| Par Jeune Afrique
François Fillon et le Premier ministre tunisien Mohamed Ghannouchi, le 23 avril 2009 à  Tunis

François Fillon et le Premier ministre tunisien Mohamed Ghannouchi, le 23 avril 2009 à  Tunis © AFP

En poste depuis dix ans, le Premier ministre fait l’unanimité dans tous les milieux. Les secrets de sa longévité : un profil de grand commis de l’État et la capacité de s’adapter à un système hyperprésidentiel.

Le 17 novembre 2009, Mohamed Ghannouchi a bouclé ses dix ans au poste de Premier ­ministre, cinq jours après que le président Zine el-Abidine Ben Ali eut été officiellement investi pour un cinquième mandat de cinq ans. Comme la tradition veut qu’un remaniement gouvernemental soit opéré au lendemain des élections, les pronostics sur le maintien ou non de Ghannouchi vont bon train dans les salons de Tunis. Mais bien malin qui peut dire quelles sont les intentions du chef de l’État. On en est donc réduit à scruter les signaux émis par le palais de Carthage.

Le lendemain de son dixième « anniversaire », Ghannouchi a été reçu par Ben Ali, qui lui a demandé d’élaborer un calendrier détaillé pour la mise en œuvre du programme électoral présidentiel et la réalisation des objectifs fixés pour les cinq ans à venir dans les ­domaines suivants : emploi, impulsion de l’investissement dans les secteurs porteurs et les activités innovantes, développement de la compétitivité, valorisation des ressources humaines, amélioration du ­revenu individuel, promotion de la qualité de vie et consolidation des attributs du développement durable.

Mais qu’il soit ou non reconduit à la tête du gouvernement – son maintien est attendu, voire souhaité par beaucoup –, Ghannouchi demeure une ­énigme. Pendant une décennie, il est resté pratiquement hors de portée du grand public. Mais pour ceux qui de près ou de loin suivent son action, cet économiste et grand commis de l’État représente la « carte gagnante » du président Ben Ali dans la mise en œuvre de sa politique économique et sociale (la politique, la diplomatie, la sécurité et la défense faisant partie du « domaine réservé » du chef de l’État). « Ghannouchi est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut, et il remplit bien sa fonction », entend-on souvent au sein de l’establishment, notamment chez les chefs d’entreprise.

 

Plutôt premier des ministres

Le secret d’une telle longévité à la tête du gouvernement ? D’abord et avant tout la capacité de Ghannouchi à s’adapter à un système hyperprésidentiel, où Ben Ali est entouré d’une importante équipe de conseillers. Il est au service du chef de l’État et, s’il est le Premier ministre en titre, il est, dans les faits, le premier de ses ministres. Sa mission consiste à exécuter les orientations et la feuille de route fixées par Ben Ali. Il est souvent appelé au palais présidentiel, en dehors du rendez-vous invariable du lundi où il recueille les instructions du chef de l’État, à qui il rend compte des activités du gouvernement et de son « programme de travail pour les prochains jours ». Dès l’après-midi du même jour, Ghannouchi réunit à la Kasbah, siège de la primature, un comité interministériel (CIM), puis un second CIM le jeudi après-midi dans le cadre de la coordination et de l’animation de l’action du gouvernement. Le samedi est généralement réservé aux réunions des conseils supérieurs, le cas échéant. Et c’est le premier mercredi de chaque mois qu’a lieu le Conseil des ministres, sous la présidence du chef de l’État, au palais de Carthage.

Le bilan de la décennie Ghannouchi est connu : la priorité des priorités a été et reste l’économie. Ayant succédé à deux Premiers ministres « politiques », Ghannouchi a démontré que le poste de chef de gouvernement en Tunisie requérait un autre profil, le sien, celui d’un fin connaisseur de l’économie tunisienne.

Cheville ouvrière des plans quinquennaux de développement depuis 1975, il est très apprécié par les bailleurs de fonds internationaux et les institutions financières internationales. Promu ministre (du Plan) pour la première fois en octobre 1987 par Ben Ali, alors Premier ministre de Habib Bourguiba, il est, depuis, le seul ministre à avoir fait partie du gouvernement sans discontinuer, dirigeant simultanément ou tour à tour le Plan, les Finances, l’Économie, la Coopération internationale et l’Investissement extérieur. Son plus grand chantier, conduit avec succès : l’ouverture économique, avec la conclusion de l’accord d’association avec l’Union européenne (UE), en 1995. Lors de sa négociation, le ministère chargé du dossier se trouvait être celui de la Coopération internationale et de l’Investissement extérieur, qu’il dirigeait (1992-1999). Nommé Premier ministre en 1999, il a pu gérer les phases critiques du démantèlement tarifaire pour mettre en place la zone de libre-échange avec l’UE, devenue totale début 2008. « Cela n’était pas facile, explique un universitaire, car l’accord d’association avec l’UE a été l’acte fondateur de l’économie tunisienne. » C’est que, avec l’application progressive de l’accord, la Tunisie a basculé d’une économie totalement protégée à une économie ouverte à la concurrence. Certains disaient alors que Ghannouchi n’allait pas réussir. Mais le gouvernement tint bon, aidant les entreprises à se moderniser pour devenir compétitives, diversifiant le tissu industriel en attirant des investisseurs étrangers dans le secteur des industries mécaniques, électriques et électroniques (IMEE), qui a fini par détrôner le textile-habillement en tant que premier poste d’exportation. Ghannouchi, que l’on disait dirigiste, s’est révélé être un libéral qui ne conçoit le développement de l’économie que dans le dépassement des frontières et l’ouverture sur la mondialisation. « Il inspire confiance, confie le représentant d’un groupe ­offshore allemand. Il reçoit souvent les gros investisseurs étrangers, suit leurs dossiers et intervient efficacement pour lever les obstacles. »

 

Modeste jusqu’à l’humilité

Très attaché aux résultats en matière de croissance et de préservation des équilibres macro­économiques, Ghannouchi a connu des moments difficiles au début de la crise économique qui frappe les pays développés depuis le dernier trimestre de 2008, 75 % à 80 % des échanges extérieurs de la Tunisie se faisant avec les pays de l’UE. Fort de l’appui du chef de l’État et des mesures exceptionnelles adoptées, il a su gérer la crise et atténuer les effets du ralentissement des ­commandes européennes aux entreprises ­offshore et résidentes en s’appuyant sur son ­expérience avec les partenaires sociaux pour maintenir la paix sociale. Il a longuement écouté les patrons, su convaincre la centrale syndicale, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), dont la direction est représentée notamment par Ali ­Romdhane, qu’il fallait sauver les entreprises pour sauver les emplois, et a fait sien le slogan des Chinois « la crise c’est des dangers, mais c’est aussi des opportunités », pour remonter le moral des patrons et préparer la relance.

Chacun sait que ce que fait Ghannouchi n’est que le complément ou le prolongement de ce qui se passe à Carthage, où tout se conçoit et se décide. Le président et lui travaillent en bonne intelligence, sans familiarité aucune, le tempérament de l’hôte de la Kasbah ne s’y prêtant pas. Ghannouchi ponctue ses exposés par des sayyid arraïs (« Monsieur le Président »), boit les paroles du chef de l’État, argumente quand on le lui demande. « Pour lui, confie l’un de ses amis, Ben Ali, c’est « l’institution » à qui il doit loyauté et fidélité. » Et devant qui il faut s’effacer. Les décisions, c’est au président que revient le privilège de les annoncer. Et les apparitions télévisées, c’est encore à Ben Ali qu’elles sont réservées. Ce qui explique en partie pourquoi Ghannouchi fuit les médias et qu’il apparaît assez rarement sur le petit écran, sauf lorsqu’il est reçu à Carthage ou qu’il prononce un discours… au nom du président. « Il ne donne jamais d’interviews, déplore le directeur d’un journal tunisien. ­Seules exceptions, il a invité deux fois ces dernières années les rédacteurs en chef des journaux pour débattre des grands sujets économiques de l’heure. »

Même si parfois certaines de ses qualités – la prudence dans l’ouverture, par exemple – sont perçues comme des défauts, l’une des constantes de ­l’énigme Ghannouchi repose dans l’homme qu’il est et qui force le respect. Il a la réputation d’être discret, intellectuellement honnête, intègre, modeste jusqu’à l’humilité et raisonnable. Ses ex-­collaborateurs louent sa compétence et le décrivent comme méthodique, organisé, rigoureux, efficace, et très à cheval sur les règles administratives et la gestion budgétaire. Lors des consultations sur des questions d’intérêt national, il parle peu, sait capter les bonnes propositions chez ses contradicteurs, et brille in fine par son esprit de synthèse et son sens de la conciliation des intérêts. Devant des auditoires avertis, il parle vrai, avec franchise et sans fioritures, en mettant les points sur les i, avec conviction et sans agressivité. Il téléphone parfois plusieurs fois par jour aux ministres – tous choisis et nommés par la présidence –, du moins à ceux qui gèrent les questions économiques et sociales, qui voient en lui un « grand frère » à qui ils vouent un immense respect. Il ne fait pas de confidences, et on ne lui connaît pas d’états d’âme. Sa vie privée est une mer d’huile. Il réside dans une modeste villa qu’il avait fait construire avant de devenir Premier ministre et utilise depuis dix ans la même voiture de fonction. Ghannouchi a la réputation d’être peu mondain. Il ne se déplace en ville que pour des visites de courtoisie recommandées par le président ou pour des raisons familiales, et ne donne pas de réceptions privées. Son loisir favori est la marche, qu’il pratique surtout pendant la semaine de vacances estivales qu’il passe avec sa famille dans un hôtel balnéaire (où il exige de payer sa note), ou encore en allant faire ses courses au marché ou dans une grande surface, s’informant par la même occasion du niveau des prix. 

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