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Quand l’Afrique réinvente ses villes

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Politique

Alioune Badiane : « Les gouvernements ont eu tendance à paralyser les édiles »

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Mis à jour le 30 novembre 2009 à 17:10

Pour l’expert sénégalais, la précarité urbaine est due, avant tout, à un manque de volonté politique.

Jeune Afrique : Quel regard portez-vous sur l’évolution des villes africaines ?

Alioune Badiane : Après les indépendances, les villes du continent ont connu une expansion très rapide. D’abord alimentée par l’exode rural, cette expansion résulte aujourd’hui avant tout de la croissance démographique naturelle.

Redoutant que les collectivités locales ne se trouvent dotées de pouvoirs importants ou aux mains de l’opposition, les gouvernements ont eu tendance à voir dans les villes des foyers d’agitation politique. De sorte qu’ils ont souvent, et de manière délibérée, paralysé les édiles municipaux en les privant de crédits et en intervenant directement et de manière excessive dans leurs affaires.

L’urbanisation du continent est-elle donc mal partie ?

En Afrique, l’urbanisation est le résultat de stratégies de survie économique. Les gens viennent en ville pour tenter de sortir de la pauvreté. Ils s’abritent comme ils peuvent. À Addis-Abeba, la proportion de ménages vivant dans des taudis est de 69 %, à Dar es-Salam, elle est de 65 %. À Kigali, Nairobi et Kampala, elle est de l’ordre de la moitié.

La pauvreté urbaine ne trouve pas sa cause principale dans l’extension des villes. Elle résulte des carences des systèmes institutionnels qui perpétuent l’exclusion sociale et les inégalités entre citadins pauvres et riches. La faiblesse de la volonté politique constitue le principal obstacle à la réduction de la pauvreté urbaine, qui a pour conséquence inéluctable la prolifération continue des taudis dans les villes. L’extension, la prolifération et la persistance des taudis urbains sont causées et soutenues par six facteurs : l’absence de politiques foncière et d’urbanisme dans les villes, des normes et règles de construction irréalistes, le fait que les promoteurs privés servent surtout les catégories à revenus moyens et élevés, le manque d’orientation stratégique claire de la part des gouvernements et des autorités locales, l’absence d’infrastructures publiques. Et, pour finir, la politisation des établissements informels et du logement en fonction de lignes partisanes qui ont cours les années d’élections mais disparaissent sitôt terminé le décompte des bulletins.

Comment prévenir la formation de nouveaux bidonvilles ?

Les interventions visant les taudis ont donné des résultats mitigés pour diverses raisons. Outre l’exclusion persistante de certaines catégories de la population, on compte parmi ces raisons l’incapacité à prendre en compte les moyens financiers des ménages à faibles revenus, ainsi que la distribution des subventions à tous et pas exclusivement à ceux qui en ont besoin. On observe également des comportements d’opportunisme prédateur en matière de logement – et l’embourgeoisement qui s’en suit. Par ailleurs, les modalités de partenariat, de mise en réseau et de coordination des actions sont encore mal étudiées. Enfin, les approches se font « de haut en bas », les méthodes non participatives persistent malheureusement trop souvent et l’on néglige le bien-être des ménages concernés.

Si elles doivent produire leurs effets, les stratégies visant à améliorer l’habitat, et particulièrement celui des catégories à faibles revenus, ne sauraient être isolées des politiques plus générales de lutte contre la pauvreté et d’inclusion sociale et politique.

Plusieurs villes africaines côtières sont menacées par la hausse du niveau de la mer. Quelle est la parade ?

Les zones côtières de faible altitude représentent 2 % de la superficie terrestre de la planète, mais abritent 10 % de sa population mondiale. En Afrique du Nord, 18 % des urbains sont concernés par ce problème. Ils sont 9 % en Afrique subsaharienne. Parmi les grandes villes qui seront affectées, je peux citer Alexandrie, Alger, Casablanca, Tunis, Dakar, Saint-Louis du Sénégal, Abidjan, Accra, Luanda, Lagos, Libreville, Lomé, Maputo, Mombasa, Dar es-Salaam, Djibouti, Le Cap, Durban, Freetown… La plupart de ces villes sont mal équipées pour résister aux changements climatiques.

Au moment où l’on prépare fiévreusement le sommet de Copenhague, les villes africaines devraient intégrer leurs dispositifs d’adaptation aux échelons national et régional, en se concentrant sur certaines priorités comme l’adduction d’eau, l’assainissement et les mécanismes de protection des espaces littoraux. Et en faisant participer toutes les parties prenantes, le secteur public comme le secteur privé, les ménages comme les associations.

On parle de développement durable. Peut-on parler de ville durable ?

L’ONU-Habitat a été très active sur le terrain de la recherche et de l’application du concept de villes durables depuis 1996. Ce concept repose sur le principe d’une gestion concertée, qui associe l’ensemble des acteurs dans un processus de bonne gouvernance et qui tient compte des besoins de l’avenir. Il permet une mise en œuvre optimale des politiques publiques et une application effective des stratégies de planification urbaine.

L’objectif est d’avoir des villes socialement inclusives, économiquement productives et saines sur le plan environnemental.