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Capital-Investissement : le continent reste une valeur sûre

Grâce à un apport de 3,5 millions d'euros, Pedro Ivoire a pu financer son développement © Nabil Zorkot pour Jeune Afrique

Les fonds d’investissement sont aussi discrets qu’efficaces en Afrique. Ils ont levé 5,3 milliardsen 2008, contre 1,7 milliard en 2005. malgré une baisse de régime, ils n’ont pas déserté.

Salons feutrés de l’hôtel Marriott du Caire, le 16 novembre dernier. Tirés à quatre épingles dans leur costume à la coupe impeccable, de jeunes hommes d’affaires s’agitent. Les conversations très animées évoquent des « deals » en millions de dollars. Les ordinateurs portables des jeunes loups affichent des courbes ascendantes. Issus surtout de pays anglophones, ces gestionnaires de fonds d’investissement, souvent passés par les meilleures universités occidentales, la banque d’affaires ou le conseil, se sont donné rendez-vous au Caire en cette fin d’année à l’occasion de la convention annuelle de l’Association africaine du capital-risque (Avca). Une manifestation où ils ont croisé des représentants des banques de développement (SFI, BAD, la CDC anglaise ou la FMO néerlandaise…) venus apporter leur soutien au développement du private equity (capital-investissement) sur le sol africain. Le thème de l’édition 2009 de cette grand-messe : « L’Afrique, le continent de la croissance ».

Car malgré la crise internationale, les fonds sont bien présents. Depuis le début de l’année, ils ont continué à apporter des fonds massifs aux entreprises privées non cotées, et à très fort potentiel de croissance, dans les secteurs clés de l’économie du continent. « Si la plupart des fonds africains sont généralistes, les secteurs des télécoms, de l’agriculture et des services financiers ont le vent en poupe », relève le Nigérian Rotimi Oyekanmi, le président de l’Avca. Le 25 septembre, le Ghana Cocoa Board, l’organisme d’achat de la filière cacaoyère dans le pays, a obtenu 1,2 milliard de dollars de banques et de fonds pour financer la future récolte 2009-2010. Presque au même moment, Kosmos Energy et Tullow Oil sécurisaient 2 milliards de dollars de prêts dans l’exploration du mégagisement offshore Jubilee, toujours au Ghana.

Début novembre, le fonds Emerging Capital Partners (ECP) devenait majoritaire dans Finagestion, qui détient les activités de gestion de l’eau et d’électricité au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Autres opérations récentes, l’investissement d’Aureos dans les Ciments du Sahel ou, la semaine du 22 novembre, les 19 millions d’euros du fonds AfricInvest apportés à trois entreprises d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale dans les télécoms (PCI), la pharmacie (LaGray Chemical) et la gestion forestière (Reef Hout). Chaque fois, l’ambition affichée est de transformer ces leaders nationaux en champions régionaux ou panafricains. « Nous nous focalisons en priorité sur les trois entreprises leaders des marchés qui nous intéressent », explique Hakim Khelifa, associé de Tuninvest-AfricInvest.

Le continent n’a pas à rougir. Selon l’Association du capital-investissement des marchés émergents (Empea), l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine ne représentaient que 7 % des montants investis dans le monde en 2005. Ils atteindront 24 % en 2009. Face aux autres marchés émergents, l’Afrique occupe le milieu de tableau en matière d’attractivité des fonds. Soit la 6e place sur 9, derrière la Chine, le Brésil et l’Inde, mais devant le Moyen-Orient ou la CEI. L’Asie mène la danse avec plus de 40 milliards levés, mais le continent est en forte croissance. En 2005, les fonds dédiés à l’Afrique avaient levé 1,7 milliard de dollars et investi 800 millions. En 2008, ils ont atteint 5,3 milliards de dollars, pour des investissements réalisés de 3,2 milliards. Si la crise a ralenti leur croissance (les fonds levés au cours du premier semestre 2009 sont comparables à ceux de la même période en 2008), les investisseurs sont optimistes à moyen terme. 

Casino dangereux

Mais tous les pays n’en sont pas au même point. « L’Afrique du Sud, la Tunisie et l’Égypte sont pionnières en la matière, suivies par des pays anglophones comme le Nigeria et le Kenya », indique Rotimi Oyekanmi. Pour Jean-Marc Savi de Tové, gestionnaire de portefeuille à la CDC, l’Afrique francophone est en retard : « Les patrons y sont plus frileux et le pouvoir politique interventionniste, ce qui rend les investissements plus risqués », juge-t-il. « En Afrique centrale, certains entrepreneurs prennent le capital-risque pour un casino dangereux », ajoute Albert Bengala, directeur général de Cenainvest. Au Maghreb, la situation est contrastée. « En Algérie, explique Hakim Khelifa, nous sommes en train de suivre le même chemin qu’en Tunisie il y a dix ans. Les démarches administratives pour investir dans une entreprise sont encore très lourdes. »

Parmi les réussites du capital-risque africain (voir encadré ci-dessus), l’incontournable Celtel est immanquablement cité en exemple. Avec l’appui financier et managérial de plusieurs fonds d’investissement (dont Blakeney et Actis), l’opérateur de télécoms créé par le Soudanais Mo Ibrahim est passé du statut de start-up en 1998 à celui de multinationale présente dans plus de 13 pays. Les PME aussi sont concernées, ainsi le groupe hôtelier malien Azalaï ou l’entreprise ouest-africaine de crédit à la consommation Alios Finance, qui a élargi, après l’investissement de fonds de capital-risque, son activité à la location longue durée de voitures et s’est implantée en Zambie et au Kenya.

Cette diversité se retrouve dans la taille des fonds de capital-risque. Ceux qui sont dédiés aux PME investissent moins de 2 millions de dollars par entreprise (Cauris, Cenainvest, le kényan Aureos ou le ghanéen Fidelity). D’autres fonds de capital-développement jouent plus gros : de 5 millions à plus de 10 millions de dollars par société (Actis, le russe Renaissance ou l’américain ECP). Et jusqu’au richissime fonds souverain d’Abou Dhabi et ses milliards de dollars.

Mais attention, grands ou petits, les gérants de fonds ne signent jamais de chèques en blanc quand ils s’invitent au capital d’une entreprise. Ils s’associent, au contraire, étroitement à la gestion. « Nous ne nous contentons pas de siéger au conseil d’administration bisannuel, nous demandons à l’entreprise de créer un comité stratégique mensuel auquel nous participons activement », explique Noël Eklo, PDG de Cauris Management. Car le métier connaît aussi des échecs : mésentente entre le fonds et le management, due diligence (audit avant acquisition) mal réalisé… certaines opérations font perdre beaucoup d’argent aux fonds. « Au total, sur la vingtaine d’investissements de Cenainvest dans la zone Cemac [Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, NDLR], huit projets connaissent de sérieuses difficultés, six ont des performances moyennes et cinq se développent à notre entière satisfaction. Dans le capital-risque, on considère qu’il faut environ 20 % de cessions réussies pour atteindre l’objectif de rendement », expliquait Albert Bengala à J.A. en 2005 après l’échec d’un investissement dans la société forestière camerounaise Sabi, qui a fermé ses portes. 

Visées à court terme

Les détracteurs du private equity dénoncent la vision à court terme de fonds qui, selon eux, cherchent à maximiser leur profit aux dépens de la viabilité de l’entreprise. Les gestionnaires de fonds africains rétorquent qu’ils sont, en moyenne, de plus petite taille qu’ailleurs et que leur présence dans le capital des entreprises est plus longue aussi. Quoi qu’il en soit, les fonds de capital-risque africains dépendent étroitement des banques de développement qui les financent. La CDC, la banque de dévelop­pement du Common­wealth, souhaite investir 75 % de ses fonds africains vers les pays à faible revenu (PIB de moins de 905 dollars par habitant) de « l’Afrique du milieu ». Pour ses investissements directs, le néerlandais FMO cible les secteurs de la microfinance, de l’énergie et du logement, tandis que ses investissements indirects iront majoritairement aux fonds destinés aux petites entreprises.

Pour répondre à ces orientations, les fonds africains montent des bureaux de représentation dans de nouveaux pays. Chacun tisse sa toile. XSML et Cenainvest installent un joint-venture à Kin­shasa, AfricInvest étend ses bureaux à Nairobi. Les pays les plus prometteurs pour le private equity ? Dans les discussions au Marriott du Caire, le Rwanda, bien noté pour ses récentes réformes favorables aux affaires, tient la corde, suivi par la Côte d’Ivoire… siles élections se déroulent bien.

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