Société

Suisse : ces minarets qui clochent

À l’issue d’une campagne référendaire démagogique, l’extrême droite xénophobe est parvenue à faire interdire la construction de minarets dans l’ensemble de la Confédération. La gravité du péril ne sautait pourtant pas aux yeux !

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Mis à jour le 10 décembre 2009 à 11:08

© Chapatte

Même pour exprimer sa déception, Ender Demirtas garde son calme. « Je ne pensais pas que la Suisse était raciste », dit-il simplement. Consultés par référendum, 57,5 % des électeurs ont, le 29 novembre, approuvé l’interdiction de construire des minarets dans la Confédération. Le « oui » l’a emporté dans 22 des 26 cantons. Consultant et secrétaire de la Communauté musulmane-Genève (une fondation), Demirtas en est resté « un peu pantois ». Depuis, il ne sait plus très bien où il habite : « Je m’interroge sur ma place dans la société. Suis-je un citoyen de seconde zone ? » Le ton est neutre, sans haine ni colère. La Suisse, son pays d’adoption, a décidé d’amputer sa religion de l’un de ses symboles ? Certes, mais Ender ne descendra pas pour autant dans la rue. Comme la majorité de ses coreligionnaires, il ne demande qu’une chose : comprendre.

D’origine turque, Ender, 38 ans, est arrivé à Genève à l’âge de 3 ans. À l’époque, ce petit modèle de démocratie qu’est la Suisse était encore tolérant à l’égard des étrangers. « À l’école, je pouvais prendre un jour de congé pour la prière du vendredi, ça ne posait aucun problème », se souvient-il. La vérité est qu’Ender, qui est de nationalité suisse, n’a jamais vraiment eu conscience de son altérité. Jusqu’à la « votation citoyenne » du 29 novembre. 

Cent mille signatures

Dans la Confédération, tout électeur a la possibilité de susciter un référendum sur une modification constitutionnelle. À condition de recueillir, par pétition, 100 000 signatures favorables en l’espace de dix-huit mois. Lancée en mai 2007, l’initiative antiminarets en a obtenu 114 895. On connaît la suite. À l’avenir, l’article 72 de la Constitution, qui définit les rapports entre l’Église et l’État, comportera un alinéa supplémentaire : « La construction de minarets est interdite. »

C’est clair et sans nuance. Comme la campagne qui a précédé le vote. Sur tous les murs du pays, on a pu voir, des semaines durant, une affiche représentant une femme en niqab postée devant un drapeau suisse – croix blanche sur fond rouge – transpercé par des minarets pointus comme des lances. Avec ce slogan : « Stop ! Oui à l’interdiction des minarets ». Une diabolisation évidente des musulmans.

Yvan Perrin est conseiller national (député) et vice-président de l’Union démocratique du centre (UDC), un parti populiste de droite qui a milité pour l’interdiction. Il explique son engagement : « Le minaret ne serait qu’un symbole architectural sans connotation s’il n’y avait, derrière, un certain islam qui pose des problèmes en Suisse. » Des problèmes ? Quels problèmes ? Perrin en énumère quelques-uns : des élèves voilées à l’école, un arbitre de football empêché d’utiliser son sifflet en Arabie saoudite parce qu’il était orné du drapeau suisse (donc de la croix), l’exigence d’une séparation entre hommes et femmes dans une piscine publique… « Nous sommes préoccupés par ce grignotage de nos valeurs, poursuit-il. Nous n’avons fait que défendre la Constitution. » 

Prétention au pouvoir

Le son de cloche est presque le même du côté de l’Union démocratique fédérale (UDF). « Les minarets symbolisent la prétention au pouvoir absolu d’Allah et des musulmans », explique un argumentaire du parti, disponible sur Internet. Refus du prosélytisme, peur d’un certain totalitarisme ? Directeur des affaires administratives de l’UDF, Christian Waber va plus loin : « Nous sommes de culture chrétienne depuis des siècles. C’est celle-ci qui doit continuer de prévaloir sur l’autre. » Conclusion : on pourra continuer à construire des clochers en Suisse. D’ailleurs, ergote-t-il, « les cloches font de la musique, le muezzin dit “Allah est le plus grand”, ça n’a rien à voir ».

Mais ce fameux muezzin, Waber l’a-t-il déjà entendu ? La Suisse ne compte que… quatre minarets, qui n’ont jamais diffusé le moindre appel à la prière ! Et cette « prétention au pouvoir » de l’islam que redoute son parti, l’a-t-il vraiment ressentie ? Sur 7,7 millions d’habitants que compte la Confédération, 400 000 sont musulmans. La majorité d’entre eux sont originaires de pays laïques – ex-Yougoslavie (60 %) ou Turquie (20 %) –, où la religion est pratiquée dans l’intimité du foyer plutôt que sur la place publique. D’ailleurs, les pratiquants sont rares : 15 %, selon les estimations. Quant à la crainte de voir des minarets envahir la carte postale suisse, elle est manifestement infondée : seuls deux projets de construction sont, à ce jour, recensés.

« On a interdit quelque chose que personne ne demandait », estime Stéphane Lathion, du Groupe de ­recherche sur l’islam en Suisse. Alors, quel est donc le message des électeurs ? Difficile de le décrypter, dans la mesure où l’intégration des musulmans se passe, dans l’ensemble, fort bien. « On n’a jamais connu un attentat, un clash, une crise de quartier, on n’a jamais ­sifflé l’hymne national », s’étonne Youssouf Ibram, imam à Genève. Mais Christian Waber, le dirigeant de l’UDF, a sa petite analyse : « Ce vote est préventif, explique-t-il. Mieux vaut prévenir que guérir. » Il s’agirait donc d’un réflexe de prudence face à une menace virtuelle ! Une chose est sûre : graver la stigmatisation de l’islam dans le marbre de la Constitution est le meilleur moyen de donner quelque consistance aux discours des extrémistes. Et de dresser les gens les uns contre les autres. « Identité islamique contre identité suisse », résume le philosophe Abdennour Bidar dans une tribune du Monde.

Les affiches et les discours de campagne ont joué sur les peurs, agité la menace du péril musulman en utilisant les chiffres : 50 000 musulmans en 1980, 400 000 aujourd’hui. Niqab, violence, asservissement de la femme… Venues d’Afghanistan ou d’Irak, ces images d’un islam radical ont fait irruption en ces paisibles contrées. « Les Suisses se sont dit : “Pas de ça chez nous” », conclut Lathion. En août, les excuses que le président de la Confédération a cru devoir présenter à Mouammar Kadhafi, un an après l’arrestation de son fils dans un hôtel de Genève, n’ont rien arrangé. 

Coup de massue

Les sondages ayant annoncé la défaite du « oui », la surprise est totale. « C’est un coup de massue, commente l’imam Youssouf Ibram. Le gouvernement avait la possibilité de récuser cette initiative, il ne l’a pas fait. » Mais sa réaction se veut mesurée. Il envisage d’abord de porter le cas devant la Cour europé­enne des droits de l’homme, qui pourrait juger le nouvel alinéa non conforme à la Convention du même nom, dont la Suisse est signataire, mais n’oublie pas le dialogue : « Il faut se mettre autour d’une table et se dire la vérité. L’islam fait partie du paysage occidental, il n’est pas parachuté de l’extérieur. »

Parler, mais, surtout, ne pas se battre. Comme la plupart des autorités musulmanes dans le monde (notamment Ali Gomaa, le grand mufti d’Égypte), Youssouf Ibram redoute qu’une internationalisation de l’affaire – le boycott des produits suisses, par exemple – ne porte préjudice aux musulmans eux-mêmes. Un « calme inhabituel », souligne l’éditorialiste du quotidien arabophone Achark al-Awsat, signe d’« une prise de conscience que la contestation dans la rue est contre-productive ».