Politique

Exclusif : enquête sur un massacre

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Mis à jour le 18 décembre 2009 à 10:21

Article paru dans Jeune Afrique n°2553 du 13 au 19 décembre 2009

Présente à Conakry entre le 25 novembre et le 5 décembre, la commission d’enquête indépendante sur les événements du 28 septembre a achevé ses investigations dans un climat troublé, les deux derniers jours, par la tentative d’assassinat contre Dadis Camara.

L’Algérien Mohamed Bedjaoui, la Burundaise Françoise Ngendahayo Kayiramirwa et la Mauricienne Pramila Patten s’étaient fixé quatre objectifs : établir puis qualifier les faits, en identifier les auteurs et faire des recommandations à Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU. Les trois juristes ont recueilli plus de cinq cents témoignages, se sont entretenus avec quatorze ­ministres, avec la quasi-totalité des membres de la junte ainsi qu’avec des représentants du Forum des Forces vives (opposition).

Rien de tout cela n’eût été possible sans les travaux préalables d’une équipe composée d’une trentaine de hauts fonctionnaires de l’ONU. « Nous sommes arrivés à Conakry trois semaines avant la commission, témoigne l’un d’eux. La plupart ­d’entre nous étaient rompus à ce genre d’exercice, pour avoir participé à des enquêtes similaires en Bosnie, au Kosovo, en Tchétchénie ou dans les Grands Lacs. Nous avons compilé tout ce qui a été écrit sur les événements, rencontré les victimes, auditionné les témoins et sélectionné les cas les plus intéressants, que nous avons soumis à la commission. »

Dadis avait promis à Ban Ki-moon que les témoins ne feraient l’objet d’aucune pression et s’était engagé à lever toute entrave aux investigations de la commission. A-t-il tenu parole ? « Oui, répond le fonctionnaire onusien. Nous avons rencontré toutes les personnes que nous souhaitions, y compris des témoins détenus au camp Alpha-Yaya-Diallo, que nous avons auditionnés sur place, mais hors de la présence des militaires. Cela étant, nos conditions de travail étaient surréalistes. Gilets pare-­balles et ­casques étaient de rigueur. Les déplacements se faisaient en convois et la sécurité de la commission était assurée par une unité de protection des Nations unies. »

Officiellement, Dadis n’a pas été auditionné. Il a toutefois reçu les membres de la commission à deux reprises, pour une durée totale de cinq heures. Parmi les membres de la junte également entendus, le lieutenant Aboubacar « Toumba » Diakité, quarante-huit heures avant qu’il ne tente d’assassiner Dadis. Tous ont imputé la responsabilité des événements aux organisateurs de la manifestation et, pour justifier l’emploi de balles réelles, ont prétendu que les manifestants avaient attaqué deux commissariats de police, pillant leur magasin d’armement. Faux ! rétorquent les représentants des Forces vives : depuis une intervention musclée de ces mêmes bérets rouges en février 2007, les commissariats n’en possèdent plus.

Viols collectifs

Selon les premiers éléments de l’enquête, le bilan avancé pour cette funeste journée du 28 septembre (157 morts) est en deçà de la réalité, qui serait d’un peu plus de 200 morts. « On évoque des charniers, mais nous n’avons pu le ­vérifier, précise notre source. En revanche, le ­nombre exact des blessés par ­balles est de 1 490, selon les responsables des hôpitaux et autres établissements de soins. Nous avons en outre recensé plusieurs dizaines de cas de viol. Des femmes, présentes au stade ce jour-là, ont été enlevées et transférées dans des casernes, où elles ont subi des viols collectifs plusieurs jours durant. »

Les quatre semaines d’investigations des enquêteurs des Nations unies et la huitaine de jours de travail des membres de la commission ont permis de réunir des milliers de pages de documents, de procès-­verbaux et de preuves. Le rapport sera remis à Ban Ki-moon le 15 décembre. Il en transmettra une copie au Conseil de sécurité de l’ONU, à la Commission de l’Union africaine et au gouvernement guinéen.