Agroalimentaire

RD Congo : le paradis perdu de Mobutu attend son repreneur

Seul signe de la renaissance des lieux, la construction d'un centre de formation agricole (à g.). © Baudouin Mouanda/JA

Au bord du fleuve Congo, le complexe de la Nselé, fondé par Mobutu, est à l'abandon. Plus pour longtemps : l'israélien LR Group a signé un accord avec Kinshasa pour relancer cette ferme-usine de 3 000 hectares.

C’est un vestige du mobutisme. À 35 km à l’est du centre de Kinshasa, au bord du fleuve Congo, s’étend le Domaine agro-industriel présidentiel de la Nselé (DAIPN). Le « maréchal » en avait fait son quartier général, y construisant un palais au bord de l’eau, en 1966, où il recevait ses invités de marque. Derrière ces lieux historiques, 3 000 ha destinés à l’agriculture et à l’élevage, qui courent jusqu’à la nationale 1 reliant Kinshasa au Bandundu. Sur les collines de Mbenga, de l’autre côté de l’axe routier, le domaine compte 5 000 ha supplémentaires aménagés plus tard, dans les années 1980.

Un projet pharaonique (objectifs annuels)

Phase 1 :
1 500 t de poulet, 25 millions d’oeufs, 1 000 t de fruits, 1000 t de produits maraîchers
Phase 2 :
1200 t de porc, 12 000 t de céréales

L’ancien président zaïrois voulait en faire une exploitation modèle. « Oeufs, poulets, fruits, alimentation pour le bétail, poissons d’élevage… Cette gigantesque ferme-usine nourrissait jadis la capitale », se souvient Ida Naserwa, conseillère responsable des projets agro-industriels à la primature. Dès l’entrée du domaine, on aperçoit les quinze grands poulaillers. Ils ne sont plus utilisés depuis vingt ans, pas plus que les bassins piscicoles. Non loin du fleuve, des usines désaffectées vieillissent dans la moiteur de cette fin de saison des pluies. Seules rénovations majeures, celles du palais présidentiel – pour l’usage de Joseph Kabila -, d’un futur centre de conférences et d’une résidence touristique. Une équipe d’ouvriers chinois s’active à cet effet. La plupart des bâtiments ont été abandonnés et vidés de leur contenu en 1997, date du pillage de cet emblème du pouvoir par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL, de Laurent-Désiré Kabila). « Juste avant leur marche sur Kinshasa, les militaires ont pris tout ce qu’ils pouvaient », indique un ancien travailleur rencontré sur place.

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Herbes folles

Comme abandonnés en ce lieu, les 700 anciens ouvriers et techniciens des plantations et des usines se sont pour la plupart lancés dans de petites cultures pour leur propre compte. Leurs champs s’étalent de part et d’autre de la route principale qui traverse le domaine jusqu’au fleuve. Mais en dehors de ces parcelles facilement accessibles, la plus grande partie des terres est en jachère ; les herbes ont tout envahi. Seule une station de pompage fonctionne encore, mais au tiers de sa capacité.

JA2731p078 03« Un vrai gâchis, quand on considère la situation idéale du domaine, aux portes de Kinshasa, avec une terre propice à la culture du maïs, du soja et de l’arachide », regrette Ida Naserwa. Si les unités de production de jus et de conditionnement d’aliments pour le bétail ont fonctionné du début des années 1970 à la fin des années 1990, certaines installations ne sont toutefois jamais entrées en production à cause de défauts de conception. C’est le cas de la fabrique de lait en poudre, construite en 1973, désormais habitée par des fonctionnaires à qui l’on a permis d’y emménager.

Qui est LR Group ?

Fondé en 1985 par trois anciens officiers de l’armée de l’air israélienne (Ami Lustig, son actuel PDG, Eitan Stiva et Roi Ben Yami), LR Group est basé dans la banlieue de Tel-Aviv. Il s’est spécialisé dans la reprise d’anciennes grandes exploitations agricoles et d’élevage en Israël et en Afrique, ainsi que dans la maintenance d’infrastructures de télécommunications. Très présent en Angola, il cherche des opportunités ailleurs sur le continent. Il a notamment signé, le 1er août 2012, une convention au Nigeria pour la relance d’une ferme de 2 000 ha avec le gouvernement de l’État de Rivers, dans le sud-est du pays. Non coté en Bourse, le groupe reste discret sur ses comptes mais pourrait peser plus de 750 millions d’euros de chiffre d’affaires. C.L.B.

Site stratégique

Aujourd’hui, l’espoir renaît. Car le domaine de la Nselé pourrait enfin sortir de sa torpeur à la faveur d’un projet de partenariat public-privé. Si le sud-africain Mooz Food s’est retiré, une délégation du groupe israélien LR Group (lire encadré) était à Kinshasa le 10 avril pour signer un accord de reprise des 3 000 ha les plus proches du fleuve avec le Premier ministre, Augustin Matata Ponyo. Ce dernier a fait le déplacement le 9 mai pour lancer officiellement le projet. Dans une première phase, le consortium constitué avec les autorités doit produire des cultures maraîchères et fruitières et élever de la volaille. Ensuite, des porcheries et des cultures de céréales doivent voir le jour. L’État congolais prévoit 88 millions de dollars (67 millions d’euros) d’investissements pour relancer la machine et a signé un contrat d’exploitation avec LR Group. La gestion du volet social de cette reprise sera également sensible vis-à-vis des anciens salariés restés sur place.

« La RD Congo ne peut pas continuer d’importer plus de 1,3 milliard de dollars de denrées alimentaires », souligne John Mususa, conseiller agricole auprès du Premier ministre. « Sachant nos ambitions, c’est Joseph Kabila qui nous a suggéré en novembre de sélectionner le DAIPN, qui dépendait toujours de la présidence de la République, comme site stratégique », complète Ida Naserwa. Réussite ou échec, la relance de l’emblématique domaine sera étudiée à la loupe par les investisseurs du secteur. Car avec 80 millions d’hectares de terres arables, le « géant vert » congolais aurait de quoi séduire… à condition que les infrastructures et le contexte économique s’améliorent.

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