Économie

Tunisie : pourquoi les entreprises prennent enfin le chemin de la cote

Après une année 2012 atone et malgré un contexte politico-économique difficile, les introductions se multiplient à la BVMT. Principale cause de cette ruée : l’assèchement des crédits bancaires.

Mis à jour le 24 mai 2013 à 09:13

L’intégrateur de solutions informatiques AeTech, le spécialiste du fromage Land’or et l’entreprise de textile sans couture New Body Line ont un point commun : ces trois sociétés ont sollicité en 2013 le marché alternatif de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT), destiné aux PME, dans le but de financer le développement de leurs activités. D’autres opérations sont dans les tuyaux sur le marché principal, avec les cotations à venir de One Tech (industrie du câble), Syphax Airlines (transport aérien), Euro-Cycles (fabrication de vélos) et Hannibal Lease (crédit-bail). Soit, pour ces sept sociétés, un montant total de près de 170 millions de dinars (environ 80 millions d’euros) introduit en Bourse, selon les calculs de Kais Kriaa, directeur de la recherche du cabinet d’analyse financière AlphaMena.

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Ces différentes opérations contrastent avec les deux introductions enregistrées en 2012. Et ce n’est pas fini : « D’ici à la fin de l’année, le nombre de sociétés cotées pourrait être de 75, contre 59 fin 2012 », estime Raouf Boudabous, directeur de la communication de la BVMT, qui précise que de nombreux dossiers sont en cours d’instruction au conseil d’administration de la Bourse et qu’ils déboucheront très certainement sur de nouvelles introductions au second semestre. 

Engouement

« La période actuelle est exceptionnelle. Je n’ai jamais vu un tel nombre d’opérations à Tunis », confirme Kais Kriaa. Curieux, alors que les perspectives économiques restent limitées (récession en 2011, croissance de 3,6 % en 2012), et le calendrier politique quelque peu indécis.

Les investisseurs étrangers et institutionnels continuent de bouder la Place tunisienne.

Certes, l’intérêt des entreprises pour la cotation s’explique en partie par les avantages fiscaux que cela induit. Mais la principale cause de l’engouement actuel est à chercher ailleurs. « Il y a un vrai corollaire entre le resserrement des crédits bancaires et la multiplication des opérations boursières », explique Rym Gargouri Ben Hamadou, analyste chez le courtier Tunisie Valeurs. De fait, les banques ont des besoins impératifs de restructuration, selon les différents bailleurs de fonds (Banque mondiale et Fonds monétaire international), la Banque centrale de Tunisie et les agences de notation, qui estiment que le secteur bancaire a atteint un niveau de risque très élevé en 2012. Pour Salma Zammit Hichri, analyste chez l’intermédiaire boursier Mac SA, « le resserrement des liquidités et la hausse des taux d’intérêt a affaibli la compétitivité des entreprises, ce qui les encourage à recourir à la Bourse pour profiter de ressources non onéreuses ».

En parallèle, la BVMT a multiplié les efforts pour promouvoir la culture boursière auprès d’entreprises de tailles diverses et du grand public. La première édition du salon Investia, en novembre 2012, a visiblement porté ses fruits, comme en témoigne le nombre d’émetteurs qui se bousculent actuellement à la porte de la Bourse. « Notre objectif est clairement le financement de l’économie afin de réduire le chômage », déclare Raouf Boudabous.

Hélas, malgré la multiplication des opérations boursières, les performances de la BVMT font du surplace. « Depuis le début de l’année, les introductions n’ont pas dynamisé la Bourse, car la profondeur de marché est faible », constate Kais Kriaa. Dans les premiers jours du mois de mai, 3 millions de dinars se sont échangés chaque jour, un niveau très faible et légèrement inférieur à ceux affichés fin 2012.

Mimétisme

Trois raisons peuvent expliquer ce manque de liquidités. D’abord, les étrangers continuent de bouder le marché en raison d’une capitalisation boursière peu attractive (14,2 milliards de dinars).

Ensuite, la Bourse tunisienne souffre de la relative absence d’investisseurs institutionnels, 80 % des interventions étant faites par des particuliers, dont la plupart ont une expérience limitée des marchés financiers. Si bien que les comportements erratiques et le mimétisme sont légion, tandis que l’importance donnée aux valorisations reste assez faible. Il est même très courant d’observer des désengagements massifs sur des valeurs attractives pour que les boursicoteurs puissent souscrire à une introduction en Bourse et ainsi profiter de l’euphorie des trois premières séances de cotation, au cours desquelles les opportunités de gains – mais aussi de pertes – sont plus élevées qu’en temps normal.

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Enfin, sans surprise, le contexte économique défavorable, caractérisé par un fort de chômage (16,7 % en 2012), ne permet pas d’apporter des fonds supplémentaires à la Place tunisienne. « Le manque d’argent frais dans l’économie du pays pénalise le marché boursier », note Salma Zammit Hichri. Pour ce qui est des performances à venir en 2013, les investisseurs ne doivent pas s’attendre à des miracles. Elles devraient être inférieures au taux d’inflation de 6 % prévu dans le pays. « Le potentiel du marché est limité à 4 % cette année, selon nos estimations », conclut Kais Kriaa.