Politique

La course à la présidentielle est lancée

Mis à jour le 11 janvier 2010 à 14:50

Le prochain scrutin présidentiel est prévu en 2012, mais déjà le pouvoir et l’opposition sont en effervescence.

Déclaration de candidature à la présidentielle, rappel des anciens cadres du Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir), mise à l’écart du président de la Commission électorale nationale autonome (Cena), réexamen précipité du code électoral… Que se passe-t-il au Sénégal ? Alors que la prochaine élection présidentielle n’est prévue qu’en 2012, chez les « sopistes » comme dans l’opposition, c’est le branle-bas de combat.

« Si Dieu me donne longue vie, ma santé et mon cerveau, je serai candidat en 2012. » La déclaration d’Abdoulaye Wade à New York en septembre a fait grand bruit mais finalement n’a surpris personne. Depuis, il ne cesse de lancer des appels aux anciens cadres de son parti ayant choisi de voler de leurs propres ailes, comme Idrissa Seck et Macky Sall. Même si plusieurs semaines après leurs retrouvailles publiques on ignorait toujours sa nouvelle position dans le PDS, qui tiendra prochainement son congrès, l’ex-Premier ministre Idrissa Seck est le premier cacique officiellement rentré au bercail. 

Chef de famille

Le 4 novembre à Thiès, l’une des plus grandes villes du pays, dont il est le maire, il s’est affiché, sourire aux lèvres, avec son « papa ». Ils assistaient à l’inauguration d’une nouvelle unité de montage de véhicules de la société Senbus Industries. Abdoulaye Wade a déclaré à cette occasion que « c’est le devoir de tout responsable de famille de penser à rassembler les siens ». « La mort surprend toujours et Dieu n’avertit pas. Avant cela, je me dois de parler à tous mes enfants afin de laisser un parti qui restera au pouvoir pendant cinquante ans », a-t-il conclu devant une foule de militants du PDS et de Rewmi, la formation d’Idrissa Seck.

Dans son effort de reconstruction de la famille libérale, il mise aussi sur Macky Sall. Mais l’autre ex-Premier ministre et ancien président de l’Assemblée nationale, éjecté après avoir eu l’imprudence de demander à Karim Wade de s’expliquer sur la gestion de l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence islamique (Anoci) sans en informer le chef de l’État, ne semble pas du tout disposé à retourner au PDS. Depuis ses déboires, il jouit d’une réelle popularité. Son parti, l’Alliance pour la République (APR), membre de la coalition de l’opposition Bennoo Siggil Senegaal (BSS, regroupant 34 formations), a obtenu de bons résultats lors des élections locales du 22 mars dernier. Sall est d’ailleurs le maire de Fatick, ville comprenant un électorat non négligeable. 

Remaniement en cascade

« J’ai pris une position politique par rapport à une situation précise. Après la réélection de Wade en 2007, la plus grande erreur a été de donner une orientation de dévolution monarchique avec, comme certains l’ont dit, une volonté de remettre le pouvoir à un fils. […] Je ne peux pas participer à cette mascarade orchestrée au détriment des intérêts des Sénégalais. Le Sénégal n’est pas une marchandise. Il appartient aux Sénégalais de choisir leur leader », a déclaré l’ex-chef du gouvernement interrogé par J.A., non sans relever que « le débat politique a pris le dessus sur les orientations stratégiques ». Un constat renforcé par les réaménagements gouvernementaux intempestifs.

Le Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye, nommé en avril, est un fidèle du PDS. Son équipe regorge de « lieutenants bleus » (Ousmane Ngom, Thierno Lô, Kouraïchy Thiam, Ndèye Khady Diop…), censés avoir de l’influence dans leurs régions respectives. Le dernier à avoir rejoint l’équipe, après un énième mini-remaniement survenu le 4 décembre, est Modou Diagne Fada, le vice-président de l’Assemblée nationale, qui a dirigé à un moment un ­groupe parlementaire « dissident ».

Quelque temps auparavant, le 14 octobre, Aminata Tall, militante de la première heure et ex-maire de Diourbel, était nommée ministre d’État, secrétaire générale de la présidence. L’égérie du PDS, qui a perdu son écharpe au profit du socialiste Jacques Baudin après les locales du 22 mars, faisait ainsi son retour auprès de Wade. Peu après sa défaite, alors qu’elle se sentait délaissée, elle affirmait pourtant que Wade avait « changé ». « Le pouvoir l’a dénaturé. Le PDS est géré comme par un fou. Je me suis rendu compte qu’on m’a trompée », disait-elle.

A la recherche de sang neuf

La famille libérale ne s’attelle pas uniquement à resserrer les rangs, elle cherche aussi à recruter, après l’hémorragie subie lors des locales, marquées par une percée de l’opposition. Fin novembre, la coalition Sopi pour demain a été créée avec la bénédiction du professeur Iba Der Thiam, déjà coordonnateur de la Convergence des actions autour du président pour le XXIe siècle (Cap 21, regroupant 52 formations politiques), pour soutenir les actions du candidat Wade. Au moment où les tractations se poursuivent pour appâter d’autres anciens militants de la première heure, les choses bougent aussi du côté de la Cena et du ministère de l’Intérieur, qui a supervisé les dernières modifications du code électoral.

Quelques jours à peine après la démission controversée de Moustapha Touré, le président de la Cena supposé hostile à Abdoulaye Wade, le ministère de l’Intérieur, dirigé par Bécaye Diop, s’est lancé dans la révision d’une soixantaine d’articles. Les travaux ont été boudés par le BSS, qui estime avoir été tenu à l’écart du processus. « Ces modifications ont été décidées sans concertation préalable avec le reste de la classe politique », dénonce le président de l’Alliance des forces de progrès (AFP) et ancien baron du PS, Moustapha Niasse, ex-chef du premier gouvernement de l’alternance dont les voix avaient permis d’assurer une victoire confortable à Wade au second tour de la présidentielle de 2000 (il était arrivé troisième au premier tour). Leur prise en compte dépendra donc de l’arbitrage du président de la République, a fait savoir Cheikh Guèye, le directeur général des élections. 

Élection anticipée

Pour de nombreux responsables politiques, la précipitation ayant accompagné ces changements, la mise à l’écart du président de la Cena et les efforts de réconciliation au sein de la famille libérale sont autant de preuves de l’intention du pouvoir d’aller vers des élections anticipées. Ce que le chef de l’État a toujours démenti. « La loi m’autorise à organiser des élections dans les quarante-cinq à soixante jours qui viennent. Mais nous avons jusqu’à 2012. Pourquoi voulez-vous qu’on fasse des élections ? C’est l’opposition qui rêve. Le gouvernement n’est pas chancelant », a-t-il dit lors d’une réunion politique.

Les textes permettent en effet la tenue d’élections anticipées, mais à l’une des trois conditions suivantes : démission, décès ou incapacité du chef de l’État constatée par le Conseil constitutionnel. Si pour le camp présidentiel il est impensable que Wade rende le tablier pour revenir ensuite dans la course, nombre d’observateurs et d’opposants jurent que, s’il est convaincu que cela est à son avantage, il le fera. Du côté du BSS, en tout cas, on se veut optimiste. « Élections anticipées ou pas, nous sommes prêts à défendre nos principes et les intérêts des Sénégalais », clament d’une seule voix Macky Sall, Moustapha Niasse, Ousmane Tanor Dieng, le secrétaire général du Parti socialiste (PS, au pouvoir au Sénégal jusqu’en 2000), et d’autres.

L’unité ne fait pas l’unanimité

La question de la candidature unique de l’opposition lors de la prochaine présidentielle est en réalité celle qui pourrait remettre en question l’unité du BSS. Bien qu’étant un atout considérable, elle ne fait pas non plus l’unanimité. Alors que Macky Sall estime qu’il serait plus « cohérent » de présenter plusieurs candidats au premier tour pour mobiliser le maximum de voix et de procéder à un report des suffrages au second, Ousmane Tanor Dieng et Moustapha Niasse, par exemple, défendent l’idée d’une union dès le début.

On imagine difficilement l’un s’effacer devant l’autre. L’animosité entre les deux hommes est en partie responsable du départ du PS de Moustapha Niasse en 1999. Et si le BSS compte parmi ses rangs les aînés des chefs de parti ayant déjà participé à une présidentielle (Landing Savané, Abdoulaye Bathily…), il a en son sein de jeunes leaders, comme Cheikh Bamba Dièye du Front pour le socialisme et la démocratie-Benno Jubël (FSD-BJ), élu maire de la grande ville du nord, Saint-Louis, qui ne sont pas totalement favorables à une candidature unique. D’ailleurs, si le PS, qui jouit aujourd’hui de la plus longue expérience, après avoir été au pouvoir pendant quarante ans, peut prétendre présenter le meilleur candidat, on ne veut pas forcément le voir revenir à la présidence. Néanmoins, pour la majorité des leaders du BSS, les contradictions ne sont pas un obstacle à l’unité de la coalition dont les membres sont soudés autour d’un même objectif : faire partir Wade.