Elections

Elections : à quoi servent les observateurs

L'Union européenne déploie de gros moyens pour ses missions d'observation © José Cendon/AFP

Malgré les bonnes intentions et un travail sérieux, les envoyés des organisations internationales sont souvent otages des politiques.

Ils font désormais partie du rituel. Leurs casquettes et leurs tee-shirts floqués, leurs badges et leurs blocs-notes se fondent dans le décor des bureaux de vote. Mandatés par l’Union européenne (UE), l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l’Union africaine (UA), la Ligue arabe ou quelque ONG américaine, les « observateurs internationaux » sont de toutes les élections africaines. Leur mission : assurer que les opérations sont free and fair, « libres et équitables ».

Ils sont censés tout ausculter. La façon dont les listes électorales sont établies, le déroulement de la ­campagne, du scrutin, comment les urnes sont ouvertes et les bulletins empaquetés, la taille et la forme des enveloppes… Un travail de fourmi qui dure souvent plusieurs semaines.

Pour quel résultat ? « Aucun », affirment des électeurs africains déçus par les poignées de main entre diplomates et présidents « légitimement élus » après bourrage des urnes et tripatouillage des listes. Des irrégularités qui n’échappent pourtant pas aux observateurs. 

Rôle de dénonciation

L’année 2010 donnera de nouvelles occasions de juger leur efficacité. Le calendrier est chargé : présidentielles au Togo en février, en Côte d’Ivoire dans la foulée (théoriquement, car le vote a été déjà reporté plusieurs fois), en Centrafrique en avril, au Burundi en juin, au Rwanda en août ; régionales, législatives et présidentielle au Soudan en avril ; législatives en Éthiopie en mai…Une chose est sûre : ils auront beau consigner toutes les fraudes sur leurs carnets, les observateurs n’obtiendront pas l’annulation d’une élection.

En 2007, la Commission européenne a déployé de gros moyens pour les législatives et la présidentielle au Nigeria. Cent cinquante observateurs, qui ont relevé des « preuves ­évidentes de fraude » : assassinats, électeurs empêchés de voter, urnes ostensiblement bourrées. Leur chef, Max Van den Berg, n’a pas mâché ses mots. Ces élections « ne peuvent être considérées comme crédibles » et sont « loin des critères démocratiques internationaux de base », a-t-il dit deux jours après le vote. Un mois plus tard, Umaru Yar’Adua, le vainqueur de la parodie électorale, était investi en grande pompe à Abuja.

« Nous n’avons qu’un rôle de dénonciation »

« Nous n’avons qu’un rôle de dénonciation », explique Patrice ­Lenormand, chef du département de l’observation électorale à la Commission ­européenne, qui organise le plus de missions. Si un « gendarme » de ­Bruxelles remarque une main non autorisée remplir une urne, un militaire s’infiltrer indûment dans le bureau de vote, ou relève des interférences, il ne les empêche pas. Leur code de ­conduite précise que « les observateurs ne doivent entraver aucun élément du processus électoral. […] Ils doivent porter les irrégularités, les fraudes ou tout autre problème important à l’attention des fonctionnaires électoraux sur place ». Souveraineté nationale et non-ingérence obligent, les observateurs se contentent… d’observer.

À la Commission européenne, ils se répartissent en deux catégories : « court terme » et « long terme ». Les premiers passent une semaine sur place pour surveiller le scrutin et le dépouillement. Fichiers en main, ils remplissent des formulaires avec des questions du genre : « Avez-vous noté des situations d’intimidation à l’extérieur du bureau de vote ? » ou « Des personnes non autorisées étaient-elles présentes ? » Les seconds restent deux mois sur place et arrivent en général trente jours avant le jour J. Objectif : examiner la préparation, notamment la confection des listes électorales, le déroulement de la campagne et l’accès des candidats aux médias. Pour avoir une idée juste du déroulement de l’élection, « on doit être dans toutes les zones géographiques, villes et campagne, voir toutes les ethnies, toutes les classes sociales », explique Patrice Lenormand. 

300 millions d’euros

Au Togo, en février, 110 observateurs (dont 30 de long terme) seront envoyés par Bruxelles. Ils recevront un per diem de 195 euros par jour (pour les dépenses d’hôtel et de restauration ; les transports sont par ailleurs pris en charge). Depuis 2000, la Commission européenne a dépensé 300 millions d’euros en missions d’assistance électorale, dans 40 pays. Beaucoup d’argent, de temps et d’énergie, pour finalement pas grand-chose.

En Éthiopie, en mai 2005, les ­élections ont été chaotiques. La contestation des résultats par l’opposition a été réprimée dans le sang. Près de 30 personnes sont mortes, 100 ont été blessées. Des faits dénoncés par la mission d’observation européenne. Mais elle a crié dans le désert. L’un de ses membres se souvient : « Nous étions 200 observateurs. Nous avons eu les résultats durant la nuit, mais ceux annoncés le lendemain par le gouvernement n’étaient pas du tout les mêmes. Il y a eu vingt jours de répression contre l’opposition. Et, alors que nous n’avions pas ­encore rendu nos conclusions, Javier ­Solana [haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, NDLR] félicitait Mélès Zenawi [le Premier ­ministre éthiopien]. Trois semaines plus tard, il était invité à Londres et à ­Bruxelles. »

« Accompagnement du processus électoral »

Pour l’opposition, ce fut une trahison. « L’opposition croit parfois que nous allons l’aider, regrette une source à Bruxelles. Au Soudan, ils comptent sur nous pour faire sauter El-Béchir ! » Ce ne sera certainement pas le cas. Au contraire : l’invitation lancée par Khartoum (partout cette invitation est la condition sine qua non pour le déploiement d’observateurs) est surtout une façon de montrer sa ­volonté d’ouverture, de « crédibiliser » l’élection à moindres frais. « Nous ne devrions même pas accepter d’y aller. Nous risquons encore une fois de légitimer une mascarade », estime un ­parlementaire qui a plusieurs fois dirigé des missions.

Chaque institution a sa façon de pratiquer cet exercice ambigu qu’est ­l’observation des élections. La méthodologie de Bruxelles, fondée sur l’observation factuelle – « bête et méchante », selon une source –, a ses limites.

L’OIF, elle, se concentre sur « l’accompagnement du processus électoral » – en apportant par exemple son soutien à l’autorité de régulation des médias. Quant à la Ligue arabe et à l’Union africaine, elles sont réputées pour leur complaisance, se contentant souvent de saluer le « calme » qui a entouré le processus. Et de cautionner parfois des processus électoraux douteux. 

Rapports critiques

« Leur travail, c’est d’arriver le samedi soir, de faire la fête et de repartir le dimanche », ironise un observateur. « Dans l’attitude des observateurs, il y a un côté tourisme électoral », déplore un autre. « Les observateurs sont payés cher pour ce qu’ils font et surtout pour ce qu’ils ne font pas », renchérit un troisième. Tous s’expriment sous couvert de l’anonymat, ne voulant pas critiquer publiquement l’organisation qui, somme toute, les nourrit.

La plupart du temps, les observateurs internationaux sont pourtant des gens consciencieux qui font leur travail avec le plus grand sérieux, enchaînant de longs et détaillés rapports parfois extrêmement critiques. Ils paraissent, hélas, bien après la proclamation des résultats, l’investiture du chef de l’État ou des députés. L’Histoire continue, et peu importe l’avis des observateurs.

« Les rapports contiennent des recommandations pour la prochaine élection, se défend Patrice Lenormand. Et ils doivent inciter les bailleurs à insuffler une dose de conditionnalité à l’aide. » La mise en œuvre des recommandations fait cependant l’objet d’un suivi tout aussi aléatoire. Le système d’observation est éminemment perfectible. Les élections ne sont pas forcément « libres et équitables », mais sans les observateurs elles le seraient peut-être moins encore.

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