Politique

Un remaniement stratégique

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La surprise a été totale. Le remaniement opéré par le roi le 3 janvier était, paraît-il, en gestation depuis deux mois, mais le secret a été bien gardé. Le changement de l’équipe gouvernementale est à la fois limité et chargé de sens. Il porte sur cinq départements dont deux « ministères de souveraineté ».

Le départ de Chakib Benmoussa de l’Intérieur retient d’abord l’attention. La nomination en 2006 de cet ingénieur, lauréat des grandes écoles françaises, était une innovation audacieuse. S’il n’avait pas le profil de l’emploi, il n’a pas démérité. Il a achevé de normaliser la « mère de tous les ministères » devenue, sous le règne de Driss Basri, un haut lieu de flicage des Marocains et de truquage des élections. Comment expliquer le retrait de Benmoussa ? On avance ses bisbilles avec Fouad Ali El Himma, le leader du Parti Authenticité et Modernité (PAM) lors des dernières élections. Motif plus vraisemblable : l’affaire Aminatou Haidar, la militante indépendantiste sahraouie qui a mené une grève de la faim après son expulsion. « Benmoussa n’est peut-être pas coupable, confie un initié, il est responsable ès qualités. »

Le choix de son successeur reflète en tout cas un certain infléchissement de la politique intérieure. Taïeb Cherkaoui, 60 ans, a fait carrière dans la magistrature. Premier juge, puis procureur à la Cour suprême, haut fonctionnaire au ministère de la Justice, il jouit d’une réputation d’intégrité. Ce qui ne gâche rien, il est le cousin de Mohamed Cherkaoui, le beau-frère de Hassan II qui a eu son heure de gloire dans les années 1960. L’éloignement de Benmoussa et l’arrivée de Cherkaoui marquent, selon un politologue, « les limites du libéralisme technocratique ».

Un autre départ suscite tout autant l’intérêt : celui d’Abdelouahed Radi de la Justice. Le roi avait souhaité le maintien du chef de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en dépit des injonctions de son parti. Il devait lancer la réforme de la justice. C’est chose faite. Mais pour sa mise en œuvre, un juriste serait mieux armé. La mission incombe à Mohamed Naciri, 70 ans, ténor du barreau de Casablanca et conseiller, à l’occasion, du Maroc et du Palais. Le choix d’éminents hommes de loi pour les deux ministères régaliens est censé consolider l’État de droit. Ce n’est pas sans rapport avec la réforme de la régionalisation, dont l’inévitable complexité juridique exige compétence et rigueur.

La surprise Lachguar

Le départ du leader socialiste n’a rien d’une disgrâce. Autant que Benmoussa, Radi conserve toute la confiance du Palais. Le roi lui a d’ailleurs rendu un hommage appuyé. Désormais, il pourra se consacrer à la refonte de son parti, qui en a bien besoin. Il n’est pas exclu qu’on le retrouve à la présidence de la Chambre des représentants, poste qu’il a occupé avec succès pendant dix ans (de 1997 à 2007) et qui risque d’être vacant. Son actuel titulaire, Mustapha Mansouri, leader du Rassemblement national des indépendants (RNI), est engagé dans une guerre ouverte avec le PAM qu’il a peu de chances de remporter. Le RNI est d’ailleurs le grand perdant du remaniement. Il perd deux ministres : Mohamed Abbou (Modernisation des secteurs publics) et Mohamed Boussaïd (Tourisme).

Autre nouveauté du remaniement, remarquable pour ne pas dire spectaculaire : l’entrée au gouvernement de Driss Lachguar, le tonitruant dirigeant socialiste. Ancien chef du groupe parlementaire – il a été battu aux législatives de 2007 –, il va diriger le ministère des Relations avec le Parlement abandonné par l’istiqlalien Saad Alami, qui hérite de la Modernisation des secteurs publics. Homme fort de l’USFP, Lachguar plaidait… pour le retour des socialistes dans l’opposition et pour une alliance avec les islamistes. Sa promotion inattendue illustre l’ancrage du parti socialiste dans le gouvernement et suggère que les temps sont peut-être mûrs pour une nouvelle alliance, non avec le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), mais avec le PAM de « l’ami du roi ».

Enfin, si le libéralisme technocratique a montré ses limites, il n’a pas épuisé ses ressources. Comme l’atteste la désignation de Yassir Znagui au Tourisme. Inconnu au bataillon, 39 ans, ingénieur en intelligence artificielle, banquier, il a réussi à la City de Londres. Visiblement, il fait partie de cette cohorte de Marocains qui ont fait leurs preuves à l’étranger et qui, sollicités après l’avènement de Mohammed VI, occupent des postes clés dans le nouveau Maroc.

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