Politique

Pétrole contre corruption

Mis à jour le 18 janvier 2010 à 10:13
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le scandale semble énorme. À la mesure, en tout cas, de la dimension – économique et symbolique – de Sonatrach, le géant algérien des hydrocarbures, première entreprise du continent (71 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2008 !). Son PDG, Mohamed Meziane, et plusieurs cadres du groupe ont été démis de leurs fonctions, et une instruction judiciaire est en cours. Corruption en tout genre, sur- et sous-facturation, évasion fiscale, contrats passés de gré à gré… La liste des présumés délits – aucune des personnalités visées par l’enquête n’a encore été condamnée – est longue, très longue. En Algérie, comme dans la quasi-totalité des pays producteurs du continent, la manne pétrolière multiplie les corrompus et les corrupteurs comme des petits pains.

Déjà, la presse algérienne s’est emparée de cette boîte de Pandore, croit deviner en coulisses des règlements de comptes entre différents clans du pouvoir. Une seule certitude : en l’absence totale de sources fiables, d’éléments vérifiables, et compte tenu de l’opacité qui règne à Alger sur cette affaire, la prudence est de mise. La vaste opération « mains propres » lancée depuis plusieurs mois à la demande du président Abdelaziz Bouteflika touche les sociétés publiques et leurs dirigeants, mais aussi l’administration, ses walis, ses secrétaires généraux et même quelques ministres. Il ne se passe pratiquement pas un jour où la presse n’a pas de scandale à révéler. La confusion est totale. Démêler ces écheveaux d’affaires, déterminer les vraies responsabilités ? Impossible. Mais si Mohamed Meziane était condamné, il deviendrait le premier « gros poisson » à assumer la responsabilité de ses actes.

Cette affaire permet en tout cas de relancer le débat sur la lutte contre la corruption, et de se poser les bonnes questions à propos d’un fléau qui, s’il ne concerne évidemment pas le seul continent africain, y prospère tout de même plus qu’ailleurs. Les effets d’annonce ne suffisent pas. Il y a, certes, notamment en Côte d’Ivoire et au Cameroun, des opérations d’envergure visant des barons du business ou de la politique. La population se délecte des arrestations de caciques de tout acabit. Mais reste en butte à la corruption « ordinaire » celle, quotidienne, exercée par la police, l’administration, les douanes, etc. Des chefs d’État auront beau afficher, avec ou sans arrière-pensées politiques, leur volonté de lutter contre la corruption, rien ne changera vraiment tant que les justiciables ne seront pas égaux devant la loi, tant que les commissions anticorruption seront privées de réels moyens et de véritable autonomie, tant que les pressions de certains dirigeants auront raison du courage de quelques hommes et femmes bien isolés dans leur croisade. Ce qui fait dire à certains que la priorité pour l’Afrique n’est pas tant l’organisation d’élections démocratiques qu’un véritable État de droit…