Politique

France : îles dans le brouillard

Un an après le déclenchement de la grève générale en Guadeloupe, le LKP ne désarme pas. Mais les Martiniquais (et les Guyanais) viennent de rejeter par référendum une réforme qui aurait accru leur autonomie. Rien n’est jamais simple aux Antilles !

Mis à jour le 22 janvier 2010 à 14:28

Manifestation antigouvernementale à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), le 9 janvier © Julien Tack/AFP Photo

Le 10 janvier, la Guyane et la Martinique ont choisi sans ambiguïté, à l’issue d’un référendum organisé à la demande des élus locaux, de conserver leur statut de département d’outre-mer (DOM, article 73 de la Constitution), synonyme d’assimilation juridique avec la métropole, et de rejeter celui de collectivité d’outre-mer (COM, article 74), porteur d’une plus large autonomie, que le gouvernement français leur proposait. Le non au « 74 » a recueilli 69,80 % des suffrages en Guyane et 79,31 % en Martinique. Un raz-de-marée qui a surpris jusqu’au gouvernement.

La veille, à l’appel du LKP (Liyannaj kont pwofitasyon), un collectif d’organisations syndicales, politiques et culturelles qui fut, il y a tout juste un an, à l’origine d’une longue grève (quarante-quatre jours), plusieurs milliers de Guadeloupéens étaient descendus dans la rue pour rappeler au gouvernement ses promesses de changement. Le contraste est évidemment saisissant. « On touche là au cœur de la contradiction des Antilles et de la Guyane. D’un côté, on demande plus d’autonomie ; de l’autre, on reste très dépendant de la métropole », analyse Laurent Jalabert, auteur de La Colonisation sans nom. La Martinique de 1960 à nos jours*.

Le prix des carburants, qui fut le détonateur de la révolte de janvier 2009 en Guadeloupe, a depuis augmenté à deux reprises. Et les prix à la consommation restent deux à trois fois plus élevés qu’en métropole. « L’État n’a pas respecté ses engagements, s’insurge Élie Domota, le porte-parole du LKP. En ce qui concerne la formation, rien n’a été fait, alors que 60 % des moins de 25 ans sont au chômage. » 

Impatience palpable

Marie-Luce Penchard, la ministre de l’Outre-Mer, rétorque que, sur la centaine de mesures qui figuraient dans le protocole de sortie de crise adopté le 4 mars, « plus de 70 ont été prises ». Quant aux 137 mesures annoncées, en novembre, par le président Nicolas Sarkozy à l’issue des états généraux de l’outre-mer, leur application n’est, paraît-il, qu’une question de temps. Pourtant, sur le terrain, l’impatience est palpable. Le LKP, qui estime que lesdits états généraux n’ont servi à rien, menace d’appeler à une nouvelle grève générale – tout comme le Collectif 5-Février, son cousin martiniquais. « Nous sommes en janvier 2010, et la situation est pire qu’en janvier 2009. C’est obligé qu’on bouge ! » commente Hubert, un militant du LKP.

De fait, la situation économique de l’île s’est dégradée. Le chômage, qui frappe plus de 20 % de la population active, a progressé de près de 11 % en un an, tandis que près de trois cents sociétés étaient mises en liquidation (trois fois plus qu’en 2008). Quant au secteur touristique, il est aux abois. À en croire le patronat, le LKP est seul « responsable » de cette situation. Mais le fiasco économique des départements d’outre-mer n’est ni nouveau ni propre à la Guadeloupe. En 1982, déjà, Henri Emmanuelli, secrétaire d’État chargé des DOM-TOM, stigmatisait « l’application souvent aveugle de réglementations nationales et européennes » incapables de « répondre aux défis que la géographie a lancés à ces départements ».

Assistanat, inégalités, mal-développement… En accédant à la présidence, en 2007, Sarkozy comptait bien remédier rapidement à ce sombre tableau. Dix-huit mois plus tard, il déclarait son intention d’ouvrir « un nouveau cycle historique marqué par une relation rénovée avec la métropole ». Signe de cette évolution, dans les ministères, on ne parle plus désormais de l’outre-mer, mais « des outre-mers ». « Nous devons rompre avec l’uniformisation qui consiste à ne pas tenir compte des particularismes locaux », insiste Penchard. 

Changement d’ère

Pour le gouvernement, il s’agit désormais de promouvoir « un développement endogène » en favorisant l’intégration économique des DOM (et des COM) dans leur environnement régional. Mais également d’accorder davantage d’autonomie aux élus des territoires ultramarins. Une mini-révolution dans la très jacobine République française. « Depuis 1789, la France vit sur le mythe de l’uniformité institutionnelle. Mais depuis le début des années 1990, ce mythe s’effrite, et la réforme de 2003 l’a enterré. Aujourd’hui, on peut rester dans la République française tout en conservant ses différences », indique l’universitaire Ferdinand Mélin-Soucramanien, de l’université de Bordeaux. Pour lui, le référendum du 10 janvier marque un changement d’ère : « La colonisation et la décolonisation britanniques ont été fondées sur la différenciation, tandis qu’en France elles l’ont été sur l’assimilation. Pour la première fois, cette dernière reconnaît le principe de la différenciation. »

Cette évolution en inquiète plus d’un. Elle est parfois perçue non comme une volonté de responsabiliser les acteurs locaux, mais comme la mise en œuvre d’une politique ultralibérale. Le gouvernement a beau renforcer son contrôle sur certains monopoles qui dominent les Antilles et annoncer un budget en hausse de 6 % en 2010, il est accusé tantôt d’être exagérément absent, tantôt de « privilégier les gros ».

Pour Domota comme pour de nombreux responsables ultramarins, la démarche de Sarkozy n’est rien d’autre qu’un « désengagement de l’État » qui ne dit pas son nom. Ce qui fait planer le spectre d’un possible largage par la France. Celui-ci a indiscutablement plané sur la campagne référendaire. Pour Alfred Marie-Jeanne, président du conseil régional de la Martinique, la victoire du non est « le salaire de la peur » instillée selon lui à ses compatriotes « de manière insidieuse et perfide ». Les opposants au « 74 » n’ont en effet pas hésité à présenter l’autonomie comme une première étape vers l’indépendance. « Ils ont joué là-dessus parce qu’ils savent que, aujourd’hui, personne n’en veut », analyse un journaliste. « Au pire possible, explique Hubert, du LKP, nous préférons le mauvais certain. Quitte à redescendre dans la rue pour tenter de l’améliorer. » 

* Editions Les Indes savantes, 2007.