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Soupçons de corruption pétrolière sous l’ère Kufuor

Par - W. Wallis et M. Arnold (Financial Times et JA)
Mis à jour le 26 janvier 2010 à 12:54

L’attribution du champ offshore Jubilee aurait donné lieu à des rémunérations suspectes envers au moins un proche de l’ex président ghanéen John kufuor. Au cœur des investigations : les liens entre la société ghanéenne EO et l’américaine Kosmos Energy.

Une foule de petites entreprises locales s’est installée le long des forages d’exploration, dont les découvertes en matière de pétrole ont fait du golfe de Guinée l’un des espaces les plus prometteurs du monde en matière d’énergies offshore. Il n’est pas rare, dans la région, que des gouvernements et des compagnies pétrolières étrangères rémunèrent ces firmes locales pour les services rendus pendant les négociations avec des investisseurs étrangers (fonds, compagnies pétrolières…) sur l’attribution de licences pétrolières. Mais jusqu’à présent cette pratique, souvent discrète, n’avait fait l’objet que de très rares enquêtes publiques.

C’est pourquoi les investigations gouvernementales sur la société ghanéenne EO, qui a décroché le jackpot en obtenant une part du vaste champ pétrolier Jubilee, la plus grande découverte offshore récente en Afrique, pourraient avoir valeur de test. L’enquête intervient en effet à un moment délicat pour le Ghana. Les tensions politiques couplées à un exceptionnel filon pétrolier mettent à l’épreuve les fondements démocratiques du pays, avant même que la production de pétrole n’ait commencé !

Dans le collimateur des enquêteurs : les liens entre EO et l’entreprise pétrolière texane Kosmos Energy. Cette dernière, détenue par les fonds d’investissement américains Blackstone et Warburg Pincus, a découvert en 2007 l’essentiel des champs pétroliers exploitables au Ghana. Duke Amaniampong, un avocat cali­fornien travaillant sur l’enquête, a expliqué au Financial Times que le procureur général du Ghana a amassé « suffisamment de preuves pour inculper le groupe EO et ses directeurs ». Ils seraient accusés d’avoir « infligé des pertes financières à l’État, blanchi de l’argent et fait de fausses déclarations à des institutions étatiques », explique un membre du bureau du procureur général. 

Deux Ghanéens installés aux États-Unis

De leur côté, les deux compagnies réfutent tout agissement illégal. La société EO a été créée par deux Ghanéens installés aux États-Unis. Kwame Bawuah-Edusei (le « E » du nom de l’entreprise) est docteur en médecine, pilier de l’ancien parti au pouvoir et, selon ses alliés politiques, un ami de l’ancien président John Kufuor, qui l’a nommé ambassadeur à Washington. George Owusu (le « O ») est un homme d’affaires basé à Houston (Texas) qui a travaillé pour des compagnies pétrolières, notamment comme responsable des matières premières pour Royal Dutch Shell. Jusqu’à peu, il était également le représentant de Kosmos Energy au Ghana. Les deux hommes ont joué un rôle central dans l’arrivée de la compagnie texane au Ghana en 2004, lorsque l’intérêt pour le potentiel de ce pays était quasi inexistant après plus d’une décennie de forages le long de la côte. Des forages prometteurs mais non concluants à l’époque. Ils délocalisèrent alors l’entreprise du Ghana vers les îles Caïman, où elle fut enregistrée sous le nom de KG (comme Kwame et George), peu de temps avant que les élections ne se concluent par la victoire de l’opposition il y a un an.

Les autorités ghanéennes soupçonnent les dirigeants d’EO d’avoir utilisé leurs connexions avec de hauts responsables du précédent gouvernement pour obtenir une part de gâteau dans le champ de pétrole Jubilee, et d’avoir négocié de meilleures conditions pour eux et Kosmos Energy. John Craven, un Irlandais qui a une longue expérience du secteur pétrolier au Ghana, se souvient que sa compagnie, Ennex, s’est retirée à la veille d’un accord sur le même champ pétrolier en 2003. « D’un point de vue géologique, nous voulions parvenir à un accord, mais nous n’étions pas à l’aise avec les demandes d’EO », dit-il, notamment pour ce qui concernait la participation aux frais d’Ennex. En effet, selon un contrat qu’a pu voir le Financial Times, Kosmos Energy a accepté de financer les coûts d’exploration et d’exploitation d’EO jusqu’à la production du premier baril. Les paiements effectués par Kosmos Energy à EO, dont la valeur dépasserait maintenant plus de 200 millions de dollars, font aussi l’objet d’une enquête. Kosmos Energy a dit au Financial Times que tous les paiements versés à EO honoraient des services rendus et avaient fait l’objet d’un audit chez Ernst & Young. 

Kosmos Energy dément

Un haut responsable ghanéen a précisé toutefois que c’est une enquête approfondie effectuée par un autre investisseur américain dans le champ de pétrole Jubilee qui a motivé les investigations actuelles. Un conseiller du président John Atta-Mills explique en outre que l’accord entre Kosmos Energy et EO a fait l’objet d’une enquête, en partie à cause des « termes exceptionnels » du contrat. Mais Kosmos Energy considère les conditions d’accord avec le Ghana comme étant à peine plus favorables que d’autres et qu’elles sont dues à la période particulièrement risquée pendant laquelle elle s’est installée au Ghana, avant que l’on ne sache s’il y avait ou non du pétrole. La société texane estime en outre avoir fait les enquêtes préalables sur EO. Ses porte-parole estiment que cela a représenté des heures de travail d’avocats américains. Aucun n’a trouvé de preuve de pots-de-vin ou de violation des lois américaines de lutte contre la corruption à l’étranger. 

Règlements de comptes politiques ?

Dans le pays, l’affaire transcende les clivages politiques. Le président Atta-Mills a gagné les élections en décembre 2008. Depuis, il a lancé des enquêtes sur plusieurs gros contrats signés par ses prédécesseurs. Ses opposants accusent son gouvernement d’utiliser ces affaires pour accomplir des vengeances politiques personnelles. « Nous n’avons pas l’intention de nier les droits de qui que ce soit, mais nous pensons que le peuple ghanéen doit connaître les faits exacts, dans l’intérêt du pays », a récemment expliqué le chef de l’État au Financial Times.

Les partisans de l’ancien gouvernement avancent qu’EO a saisi une opportunité, et qu’il a été récompensé pour avoir découvert une quantité de pétrole qui pourrait transformer l’économie du pays. Ils accusent le gouvernement actuel de mettre en danger les investissements en empêchant Kosmos Energy de vendre Jubilee à ExxonMobil et en lançant plusieurs enquêtes sur des rivaux politiques. « Je ne vais pas dire que tout était parfait, mais beaucoup des accusations de corruption lancées à l’encontre du précédent gouvernement ne sont que des allégations », estime Nana Akufo-Addo, l’ancien procureur général de l’administration Kufuor, et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2008.

Pour l’instant, les investigations en cours risquent de compliquer les efforts de Kosmos Energy pour valoriser sa participation dans le champ Jubilee. L’accord qu’il a signé l’an passé pour vendre ses actions de Jubilee à ExxonMobil pour 4 milliards de dollars – un retour sur investissement multiplié par huit – est déjà contesté par la Ghana National Petroleum Company (GNPC, l’entreprise d’État). Les responsables de la GNPC estiment que Kosmos Energy a transgressé les règles en fournissant de nombreuses données géologiques à de futurs acheteurs, sans en informer la compagnie publique. Mais, de leur côté, des proches de l’entreprise Kosmos Energy estiment que le Ghana souhaite sécuriser une partie des profits en forçant Kosmos Energy, dévalorisé par de fausses rumeurs, à vendre ses actions dans Jubilee à un prix cassé à GNPC, qui pourrait ensuite la revendre au plus offrant, peut-être un groupe chinois.