Politique

Le Nigeria malade de son chef

Le 12 janvier à Abuja, des Nigérians exaspérés devant la vacance du pouvoir © AFP

À l’agonie, le président Yar’Adua a quitté le pays le 23 novembre 2009. Sa longue absence a relancé la bataille pour le pouvoir. Elle a aussi fait resurgir les vieux démons ethniques et religieux. L’État s’enfonce dans une crise de leadership. Jeudi 4 févier, un conseiller spécial a affirmé que le président allait transmettre la "lettre de Djeddah", mais sans préciser quand...

La voix est chevrotante, les propos sont vagues. L’interview d’Umaru Yar’Adua à la BBC, le 12 janvier, devait rassurer. Mais à l’entendre, le président du Nigeria, 58 ans, est rongé par la ­maladie. « On a l’impression qu’il est en fin de vie », confie un auditeur.

La déduction semblera hasardeuse. En deux mois, cette petite minute sur les ondes d’une radio étrangère aura cependant été l’unique preuve de vie du chef de l’État. Il a quitté le palais d’Aso Rock le 23 novembre pour l’hôpital Roi-Fayçal, à Djeddah, en Arabie saoudite. La raison officielle est alors un « bilan de santé ». Trois jours plus tard, elle devient « péricardite aiguë », une infection de la paroi entourant le cœur. Suivent des déclarations lénifiantes de l’entourage, qui ne convainquent personne. Le 23 janvier, Yar’Adua entamait son troisième mois hors du Nigeria sans qu’une apparition publique, ni même une photo, atteste de son existence.

Que le chef de l’État rentre à Abuja, sa santé restera toujours un problème. En soixante jours, une péricardite aiguë – si la version officielle est exacte – est devenue chronique. Seule une grave maladie peut expliquer une si ­longue absence. Des précédents ont déjà ­montré que l’ancien gouverneur n’est pas un robuste gaillard. À la tête du Katsina, l’État du nord du pays, qu’il a dirigé de 1999 à 2007, il fait ­installer dans un hôpital local un centre de ­dialyse. En pleine campagne prési­dentielle, en mars 2007, il est évacué par avion médicalisé en Allemagne.

Apte ou pas ?

En soixante jours aussi, le fauteuil vide de Yar’Adua a avivé les convoitises, jamais totalement endormies dans un pays rompu aux coups d’État. Près de 150 millions d’habitants, 1,6 million de barils de brut par jour : après la présidence sud-africaine, celle du Nigeria est la plus en vue sur le continent.

Avant son départ pour Djeddah, le professeur de chimie, entré sur le tard en politique – en 1999 –, n’a pas pris soin de céder temporairement sa place au vice-président, Goodluck Jonathan. La Constitution prévoit pourtant la possibilité pour le chef de l’État de transmettre une lettre en ce sens au Parlement. N’en ayant jamais vu la couleur, les sénateurs ont fini par la réclamer à Yar’Adua, le 27 janvier. Mais ils n’ont pas imposé de délai : « Il ne faut pas aggraver la situation avec un ultimatum », a expliqué un porte-parole. À défaut d’un blanc-seing présidentiel, Jonathan se contente des maigres pouvoirs que lui a conférés, le 13 janvier, un jugement de la Haute Cour fédérale – saisie par un avocat.

Depuis le 23 novembre, les politiques nigérians se sont transformés en exégètes. Selon la Constitution, les ministres peuvent décréter à la majorité des deux tiers (ils sont quarante et un au total) l’inaptitude du chef de l’État. Elle doit être ensuite confirmée par un comité de médecins sélectionnés par le Parlement. Si Yar’Adua est jugé incapable, Jonathan le remplacera jusqu’à la fin de son mandat, en avril 2011. Le 22 janvier, la Haute Cour, cette fois saisie par un député, a donné quatorze jours au gouvernement fédéral pour prendre sa décision. Il a finalement choisi de contourner la loi : le 27 janvier – avant l’expiration du délai –, les ministres ont décidé que seul Yar’Adua statuerait sur son inaptitude.

Fracture nord-sud

Les divisions du People’s ­Democratic Party (PDP, au pouvoir) expliquent le statu quo. Des politiciens du Nord craignent que la magistrature ­suprême, entre les mains d’un Yar’Adua ­musulman originaire du Nord, ­revienne à Jonathan, chrétien natif du Sud. De l’autre côté du PDP, il y a des politiciens du Sud qui, brûlant de voir le palais d’Aso Rock occupé par l’un des leurs, font pression pour que Yar’Adua soit déclaré inapte.

Au Nigeria, la fracture entre un Nord musulman et un Sud à prédominance chrétienne est la clé de voûte de la vie politique (jusqu’en 1914, chaque moitié du pays était administrée distinctement par le colonisateur britannique). Selon une règle non écrite, la présidence revient alternativement à l’une des deux régions. Interrompre le règne de Yar’Adua, ce serait faire voler en éclats le gentlemen’s agreement.

Un chef de file charismatique emmène les « pro-Jonathan » : l’ex-général Olusegun Obasanjo. À la tête du conseil d’administration du PDP, il est aussi le parrain de Yar’Adua. Au pouvoir de 1999 à 2007, il a imposé ce successeur fragile à la présidentielle de 2007 – ostensiblement truquée – avec l’espoir de tirer les ficelles. Il a aussi permis l’ascension politique de Jonathan, zoologue de formation, qui n’était encore que vice-gouverneur il y a quatre ans. Le 20 janvier, Obasanjo est sorti de son silence : « Il reste la voie de l’honneur et de la moralité », a-t-il déclaré au sujet de son successeur. Sous-entendu : la seule issue pour Yar’Adua est la démission.

Pour compliquer la situation, les « Sudistes » sont eux-mêmes divisés. À quelle région devra revenir la présidence en 2011 si Jonathan prend aujourd’hui la relève ? Le cas ne s’est jamais présenté. De peur de voir le pouvoir revenir au Nord après un intermède d’un an entre les mains du Sud, certains préfèrent que Yar’Adua reste en place pour mieux prendre leur tour en 2011.

L’avènement de la IVe République nigériane, en 1999, accompagné d’une promesse de démocratisation après une succession de régimes militaires, n’a pas suffi à fixer les règles du jeu politique. La bataille pour le pouvoir continue de charrier de lourds relents géographiques, ethniques et religieux souvent explosifs. En faisant passer le fédéralisme, dans la Constitution de 1999, du statut de « principe » à celui de « doctrine », et en fixant des droits pour chacun des ressortissants des trente-six États de la fédération en fonction de leur origine, les gouvernants nigérians ont voulu éviter toute possibilité d’éclatement d’un pays qui compte deux cent cinquante ethnies et deux religions majoritaires. Le souvenir de la brève sécession du Biafra (dans le Sud), en 1967, et du million de morts pendant la guerre qui a suivi est un traumatisme. Mais la volonté de partage et d’équilibre du pouvoir à tout prix paralyse la vie politique. « Chacun s’appuie sur le fédéralisme pour prétendre à sa part du gâteau », résume un observateur à Lagos. Les appétits sont aujourd’hui exacerbés par la vacance du pouvoir. « Le Nigeria traverse une grave crise de leadership », constate une autre source à Lagos.

La légitimité d’Umaru Yar’Adua a toujours été aussi fragile que sa santé. La justice n’a confirmé son élection, contestée par deux candidats défaits, qu’en décembre 2008, dix-huit mois après son investiture. « Il a presque toujours gouverné avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête », rappelle Daniel Bach, chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire (Cean), en France, et spécialiste du Nigeria.

Des réformes paralysées

Chancelant, le président avait pourtant entrepris de profondes réformes. L’industrie des hydrocarbures, qui génère 90 % des recettes d’exportation, doit être privatisée et sa fiscalité, revue à la hausse. En l’absence du chef, la ­restructuration est au point mort. Idem pour la réforme électorale, pourtant cruciale : elle prévoit la création d’instances garantissant la transparence des votes. Le pays vit encore aujourd’hui sur le budget 2009, Umaru Yar’Adua n’ayant pas encore signé celui de 2010.

Les négociations avec les mouvements rebelles du delta du Niger, la région pétrolifère du sud du pays, sont également suspendues. Ils réclament un meilleur partage de la rente de l’or noir. En Yar’Adua, ils avaient trouvé un interlocuteur bien disposé. Il a accordé une amnistie aux combattants acceptant de déposer les armes. Certains ont joué le jeu en octobre, en espérant une prochaine étape : l’augmentation de la part des recettes pétrolières redistribuées aux États producteurs. Ils l’attendent toujours et s’impatientent. En guise de « coup de semonce », le Mouvement d’émancipation du delta du Niger (Mend) a attaqué un oléoduc en décembre.

Les légalistes, eux, se contentent de manifester pour appeler le chef de l’État à se prononcer lui-même sur son aptitude. « Il y a des lois, il faut cesser de jouer avec la Constitution », dit un observateur nigérian. Plus cynique, un de ses compatriotes rappelle : « La classe politique a toujours su résoudre ses problèmes et surprendre son monde, même quand on la croyait dans l’impasse. Elle ne veut pas perdre ses positions. »

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