Société

Comment Hayatou a raté sa CAN

La Coupe d’Afrique des nations était la plus belle vitrine du football africain. L’édition angolaise a été catastrophique. Le controversé président de la CAF se dit « satisfait » alors que plusieurs voix réclament aujourd’hui sa tête.

Mis à jour le 15 février 2010 à 18:22

Il transpire l’autosatisfaction, distribue les bons points à l’Angola et sanctionne le Togo, privé de Coupe d’Afrique pour les deux prochaines éditions. Le comportement d’Issa Hayatou est inexplicable. Aujourd’hui, dans les bâtiments classieux du siège de la Confédération africaine de football (CAF), basée au Caire, il ne peut pas faire l’économie d’une introspection. Ni ignorer les ­attaques qui se sont multipliées contre lui au cours du mois dernier. Et en tirer, peut-être, des conclusions définitives.

Il devra peut-être aussi répondre devant la justice. L’État togolais a porté plainte jeudi 4 février à Paris contre les rebelles angolais et contre la CAF et son président.

Bien sûr, Issa Hayatou n’est pas un homme seul. Ses affidés, face à la contestation qui enfle, préparent déjà la réplique. Ils mettront en avant les points positifs de l’action du président de la CAF, qui s’apprête à fêter en mars prochain son vingt-deuxième anniversaire à la tête de l’institution. Dans la tempête, le Camerounais, qui en théorie est encore aux commandes jusqu’en 2013, va pouvoir compter ses vrais fidèles, ceux qui iront au front pour défendre son bilan.

Ils expliqueront que sous son règne le nombre de participants à la phase finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) est passé de huit à douze en 1992, puis à seize en 1996 ; que Hayatou a également réformé les compétitions de clubs en remplaçant la Coupe des clubs champions par une Ligue des champions, inspirée du modèle européen ; qu’il a créé la CAN des moins de 17 ans, la CAN féminine et le Championnat d’Afrique des nations (Chan), réservé aux joueurs locaux ; que, grâce à lui, l’Afrique du Sud accueillera cette année (11 juin-11 juillet) la première Coupe du monde organisée sur le sol africain. Et ses plus ardents défenseurs n’omettront pas de rappeler que la CAF a appris à se vendre au-delà des frontières du continent et que ses finances se portent plutôt bien.

Le bilan, pour ses détracteurs, reste un peu court. « On espérait de Hayatou des dispositions pour éviter le pillage des talents africains, dont certains se retrouvent à la rue une fois en Europe, ou encore des mesures pour améliorer l’arbitrage », observe Noureddine Salhi, rédacteur en chef des sports à Radio Soleil (Paris).

Outre son action, il y a aussi un problème autour de sa personnalité et de son mode de management. Il a souvent été reproché au « big boss », totalement imperméable à la critique, de prendre beaucoup de décisions seul et de ­s’exprimer au nom du football africain sans toujours se donner la peine de consulter. Cette façon de fonctionner lui a déjà coûté cher.

En 1998, l’année où le Brésilien João Havelange achevait son sixième et dernier mandat à la tête de la Fédération internationale de football association (Fifa), le Camerounais décidait de rouler pour Lennart Johansson, alors président de l’UEFA, et tentait de convaincre le comité exécutif de la CAF de voter pour le candidat suédois. Après le scrutin, Hayatou a compris que plusieurs associations africaines avaient préféré donner leur voix au Suisse Joseph Blatter.

Quatre ans plus tard, il se lançait lui-même dans la course à la présidence, et encore une fois sans avertir les présidents des cinquante-trois associations africaines. Mais il était lâché par la majorité des délégués africains, et devait avaler son chapeau une fois de plus.

Sa réélection à la tête de la CAF il y a un an pour un sixième mandat a été marquée par une série de chausse-­trapes à l’encontre des autres prétendants, dont l’Ivoirien Jacques Anouma. Ce dernier avait été évincé de la présidence de l’Union des fédérations ouest-africaines de football (Ufoa) avant d’être réhabilité par la Fifa en 2007. Quelques mois plus tard, c’est un de ses soutiens, le Togolais Tata Avlessi, qui faisait les frais d’une sanction de la CAF, elle aussi annulée par le Tribunal arbitral du sport en mars 2008.

Converti au sport business

Aujourd’hui, beaucoup évoquent l’absence d’un vrai projet pour un football africain converti au sport business, dont les droits de retransmission de l’épreuve reine de la CAF ont augmenté de près de 60 % en deux ans, ce qui a empêché la grande majorité des pays africains de suivre l’édition 2010.

À Luanda, lors de l’assemblée générale de la CAF organisée en marge de la CAN, Hayatou s’en est pris aux fédérations africaines. Il leur reproche un manque d’initiatives et d’idées. « Hayatou croit qu’il est la CAF. Et beaucoup de présidents de fédérations africaines considèrent que la CAF appartient à Hayatou et à son entourage. Il décide de tout, et il vient ensuite critiquer les fédérations – qui sont souvent dirigées par des gens qui ne comprennent rien à rien – pour leur manque d’idées », regrette le Camerounais Joseph-Antoine Bell, ancien gardien de but international aujourd’hui consultant.

Pendant qu’il critique les fédérations, le président de la CAF continue, en toute impunité, d’enchaîner les ratages. On attend ainsi toujours la réaction de la Confédération sur les incidents du match Égypte-Algérie qualificatif pour la Coupe du monde, le 14 novembre dernier au Caire, quand quatre joueurs maghrébins avaient été blessés lors du caillassage de leur bus par des hooligans égyptiens. Les esprits retors s’étaient alors empressés de faire le lien entre cet étonnant silence, la présence du siège de la CAF dans cette ville et le nombre de collaborateurs égyptiens de Hayatou. Mais le plus grave était à venir.

Le 8 janvier, quand les deux bus de la délégation togolaise sont attaqués à l’arme lourde par des séparatistes du Front de libération de l’État du Cabinda (Flec) malgré l’escorte fournie par le gouvernement angolais, la CAF se réfugie d’abord derrière un retentissant silence. Quand elle s’exprime enfin, c’est pour reprocher aux Togolais d’avoir rejoint en bus Cabinda depuis Pointe-­Noire (Congo), où ils venaient d’achever leur stage de préparation. « Le Togo est la seule équipe qui ne nous avait pas prévenus de son itinéraire. Il y a pourtant des statuts précis », regrette par ailleurs l’entourage du président. Les organisateurs étaient bel et bien informés, puisqu’ils ont fourni une escorte militaire dès le passage de la frontière.

La gestion de cette affaire a été jugée « scandaleuse », notamment par la presse africaine. La minute de silence d’à peine vingt secondes, en préambule du match d’ouverture Angola-Mali (4-4), a suscité l’indignation. Prévoir des matchs dans une région réputée dangereuse était un risque inconsidéré. D’autant qu’il semble maintenant acquis que la CAF avait été informée par la Fifa avant l’ouverture de la compétition de menaces directes des indépendantistes cabindais.

Il a gâché sa finale

Hayatou, escorté d’un comité exécutif aux ordres, s’était finalement rendu à Cabinda afin d’exprimer sa compassion aux Éperviers. Et de leur assurer qu’ils ne seraient pas sanctionnés en cas de forfait… Et le 30 janvier, à la veille de la finale entre l’Égypte et le Ghana (1-0), il annonçait que le Togo, en plus d’une amende de 50 000 dollars, était suspendu pour les deux prochaines éditions de la CAN. « Ce n’est vraiment pas malin. Non seulement sa décision est injuste, mais avec cette déclaration il a gâché lui-même sa finale », estime Joseph-Antoine Bell.

Dans le quotidien sportif français L’Équipe, le capitaine togolais Emmanuel Adebayor a dénoncé « une décision monstrueuse ». Pour l’attaquant de Manchester City (Angleterre), qui n’est pas réputé pour savoir tenir sa langue, « Hayatou a beaucoup servi l’Afrique, mais, aujourd’hui, il doit dégager ». « Dans un tel cas de figure, il y a deux possibilités : soit le président démissionne, soit il est démissionné », explique l’ancien gardien de but de Marseille et de Bordeaux. La première hypothèse est peu probable, Hayatou n’étant pas homme à reconnaître ses erreurs ni à se remettre en question. Il n’y a guère plus de chances qu’il soit remercié, ce genre de sanction n’étant pas vraiment dans la culture de la CAF.

Sans cautionner l’ingérence du pouvoir politique dans les affaires du football, il est à regretter qu’après les sanctions contre le Togo il n’y ait pas eu plus de réactions parmi les dirigeants du continent. Si l’Union africaine a demandé, à l’issue du sommet d’Addis-Abeba, que la CAF reconsidère l’exclusion du Togo, les chefs d’État n’ont pas jugé utile de réagir en leur nom personnel. Le comportement de la direction de la confédération est une atteinte à l’image de l’Afrique tout entière. Il y a eu le drame togolais, mais également tous les ratés de l’organisation. À l’heure où nous mettions sous presse, à l’exception du Togo (voir l’interview du président Faure Gnassingbé pp. 22-28), seul le Botswana, par la voix de son ministre des Sports, avait réagi, se disant « choqué » par la décision de la CAF. Peu de commentaires aussi parmi les grands noms du football africain.

La presse africaine, elle, s’est indignée de cette décision « inhumaine et impopulaire » (L’Observateur Paalga du Burkina), « injustifiée et inappropriée » (Le Patriote de Côte d’Ivoire). Avec cette sanction scandaleuse, la CAF s’est essuyé les pieds sur la mémoire des victimes du massacre de Cabinda.