Politique

Israël-Palestine : deux peuples, un Etat

| Écrit par Robert Assaraf

Historien, fondateur du Centre international de recherche sur les Juifs du Maroc

En dépit des efforts déployés par le président Barack Obama, Israéliens et Palestiniens ne sont pas revenus à la table des négociations. Devant le blocage de la situation, Américains et Égyptiens semblent s’être mis d’accord pour servir de médiateurs en proposant aux deux parties un calendrier précis de discussions sur une période de deux ans.

Envoyé spécial d’Obama pour le Proche-Orient, l’ancien sénateur démocrate George Mitchell veut inciter Benyamin Netanyahou et Mahmoud Abbas à faire taire leurs griefs et leurs récriminations. En usant, au besoin, de la menace. Déjà, dans une interview accordée à une chaîne de télévision américaine, Mitchell a menacé de supprimer à Israël les garanties bancaires américaines dont il dispose si son gouvernement ne fait pas preuve de bonne volonté. L’avertissement ainsi lancé est à double sens. Il mentionne Israël, en réponse à la question précise d’un journaliste, mais laisse entendre que la même mesure pourrait aussi s’appliquer à l’aide financière versée par l’administration américaine à l’Autorité palestinienne, menacée par ailleurs d’une réduction de la contribution de l’Union européenne à son budget.

Nul ne sait si Mitchell parviendra à convaincre ses interlocuteurs de dépasser leurs antagonismes et de faire taire leurs susceptibilités et leurs préventions. Même s’il y parvenait, il n’est pas assuré que la reprise des discussions permettrait de déboucher sur un accord définitif dans le délai imparti : vingt-quatre mois. Pour une raison simple : tout est réglé. À tout le moins, les grandes lignes d’un accord, qui sont connues et acceptées de part et d’autre. Mieux : en ce qui concerne les modalités pratiques (gestion des ressources aquifères, démilitarisation de l’État palestinien, relations économiques entre celui-ci et Israël, institutions politiques…), les sous-commissions créées après Annapolis (2007) ont pratiquement achevé leurs travaux. Elles ont trouvé un terrain d’entente, remis à nouveau en question par Netanyahou.

 

Il n’y avait plus rien à discuter, sauf un seul sujet, qui constitue une véritable quadrature du cercle : le statut de Jérusalem. Pour les Palestiniens, il est vital que Jérusalem-Est soit la capitale de leur futur État sous le nom d’Al-Qods. Pour les Israéliens, il n’est pas question de revenir sur la réunification de la ville opérée en 1967, ni d’accepter un partage de la souveraineté politique sur son territoire municipal. Netanyahou envisage même le maintien d’une présence israélienne le long de la vallée du Jourdain.

Il faut bien le constater. Ce ne sont pas, ce ne sont plus la création d’un État palestinien et la reconnaissance de l’existence d’Israël, y compris comme État juif, qui posent problème. Le seul problème, apparemment insoluble, reste toujours ­Jérusalem, dont l’internationalisation, jadis recommandée par l’ONU, est rejetée à la fois par les Israéliens et par l’Autorité palestinienne.

Paradoxalement, c’est parce que Jérusalem pose ­problème que la solution consensuelle de deux États pour deux peuples, à laquelle les intéressés, au prix de concessions douloureuses, ont fini par se résoudre, est devenue obsolète. C’est un leurre. Pis : un but qui pourrait bien ne jamais être atteint, même s’il s’agit de la seule solution juste et raisonnable, tout comme le respect des droits de chacun s’agissant de Jérusalem. C’est ce qui a poussé certains Israéliens et Palestiniens obstinément attachés à la recherche de la paix à songer à une solution qui satisfasse les aspirations patriotiques des deux peuples tout en contournant la question de l’État et celle de la souveraineté sur ce que les uns appellent le mont du Temple et les autres l’esplanade des Mosquées.

Président de l’université Al-Qods et militant pacifiste de longue date, le professeur Sari Nusseibeh affirme ainsi : « Un État palestinien est devenu impossible. » Il ne voit plus ­comme solution que de « demander à Israël de nous annexer, en nous acceptant comme des citoyens de troisième catégorie. Les Palestiniens bénéficieraient des droits élémentaires, le mouvement, le travail, la santé, l’éducation, mais n’auraient aucuns droits politiques ». La prise de position est provocatrice, mais cette thèse compte de nombreux adeptes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, sauf en ce qui concerne l’absence de droits politiques.

Du côté israélien, certains milieux pacifistes estiment que la notion d’État juif n’a plus réellement de sens, d’autant que de larges secteurs de la population juive israélienne (les ultraorthodoxes par exemple) n’y souscrivent pas. Ces milieux appellent au dépassement du concept d’État-nation moderne, né du « printemps des peuples » dans l’Europe du XIXe siècle, et constatent que la mondialisation des économies, des sociétés et des cultures doit déboucher sur de nouvelles formes d’organisations politiques transcendant les barrières ethniques, nationales, linguistiques et religieuses. D’où leur attachement soudain à la thèse d’un « État de tous ses citoyens », regroupant Juifs et Arabes sur la base d’un pacte politico-social fondé sur l’égalité stricte des droits et devoirs et le refus de tout autre système politique que celui de la démocratie parlementaire formelle. Avec, bien sûr, l’assurance d’une majorité électorale pour les Juifs israéliens.

 

Si la quasi-totalité des partisans de cette thèse l’applique au seul Israël dans les frontières d’avant 1967, avec ses populations juives et arabes, quelques-uns n’hésitent plus à affirmer que ce schéma pourrait s’appliquer à l’ensemble territorial composé aujourd’hui de l’État hébreu et des territoires contrôlés par l’Autorité palestinienne. Dans cette optique, la fusion d’Israël et des territoires palestiniens, loin d’être une simple annexion de la Cisjordanie, permettrait de contourner l’obstacle constitué par la question du futur statut de Jérusalem. Celle-ci serait la capitale d’un seul État et d’un même ensemble humain aux composantes ethnico-religieuses diverses, la structure politique de ce nouvel ensemble pouvant s’inspirer des exemples canadien et belge en tirant la leçon de leurs insuffisances. Quant à Gaza, il pourrait constituer une deuxième entité étatique à part, à savoir l’État palestinien de Gaza. Certains estiment même que c’était là, peut-être, le but recherché par Ariel Sharon lorsqu’il a décidé le retrait unilatéral israélien de Gaza. Pour lui, cette solution n’était viable qu’à condition d’amputer d’Israël et de la Palestine le surgeon de Gaza, qui ne pouvait se prêter à aucune greffe et qui constituait, du fait de l’omniprésence du Hamas à Gaza, une menace aussi bien pour les Juifs que pour les Arabes.

La construction d’une nouvelle entité politique et humaine, sur le territoire constitué par l’Israël d’avant 1967 et la Cisjordanie, sans Gaza, permettrait la création d’un État satisfaisant les ambitions nationales et patriotiques des Juifs et des Palestiniens. C’est-à-dire la création d’un État doublement palestinien, judéo-palestinien et arabo-palestinien, comme l’espèrent de nombreux intellectuels des deux côtés.

Reste, bien entendu, à définir plus précisément les institutions politiques de cette future entité, fondée sur l’égalité de tous les citoyens la composant, dont la représentation parlementaire serait fonction du quotient électoral dans un scrutin de listes bloquées. Dans ce type de scrutin, la majorité, à l’échelon de chaque région, juive ou arabe, serait respectée. Il en irait de même à l’échelle des municipalités et des instances locales. La fusion s’effectuerait au niveau du Parlement, dont les membres seraient élus en fonction d’un quotient électoral fixé sur le plan régional. Une telle solution, fondée sur les données démographiques du moment, permettrait de se conformer au principe « un homme, une voix ». L’hypothèse formulée par Nusseibeh est très pragmatique, car elle lève « l’impossible résolution » de la question du statut de Jérusalem et de ses valeurs religieuses fondamentales.

Il conviendra, évidemment, d’ouvrir des discussions avec la Syrie et le Liban pour la conclusion d’un accord de paix entre ces deux pays et le nouvel État, ainsi que l’intégration des « réfugiés palestiniens » comme citoyens des divers pays où ils résident depuis tant d’années, exception faite d’un nombre limité de personnes bénéficiant d’une mesure de regroupement des familles. En outre, si les fondamentalistes musulmans auront la possibilité de construire leur propre État à Gaza, les Juifs ultranationalistes devront être persuadés que la nécessité d’un État commun n’est pas incompatible avec le maintien de leurs propres aspirations concernant le mont du Temple, dans le respect de l’actuelle esplanade des Mosquées.

L’ensemble de ces propositions doit, bien entendu, faire l’objet de plus vastes discussions afin d’éviter tout malentendu ou la naissance de nouvelles contestations. Celles-ci pourraient en effet émaner, d’un côté, de ceux qui considèrent qu’une telle solution remet en question les fondements du « sionisme » classique, et de l’autre, de ceux des Palestiniens dont la conception d’un État exclut toute représentation politique et nationale des Juifs.

L’idée d’un seul État regroupant Juifs et Arabes fera-t-elle recette, ou restera-t-elle l’apanage des seuls intellectuels et pacifistes ?

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