Culture

Danse : l’inspecteur et le footballeur

De gauche à droite : Seydou Boro, Benedicth Sene et Salia Sanou dans Un pas de côté © Antoine Tempé

En tournée avec leurs dernières créations, les burkinabè Salia Sanou et Seydou Boro sont les fers de lance d’une nouvelle scène contemporaine. Rencontre.

Lorsqu’ils se sont rencontrés, l’un était inspecteur de police, l’autre footballeur professionnel. Et pourtant, en dix-sept ans, ces deux amis ont su impulser un nouvel élan… à la danse contemporaine. Chorégraphes et interprètes de renom, Salia Sanou et Seydou Boro parcourent le monde entier : Paris, New York, Tokyo, Jérusalem ou encore Moscou. Ils sont actuellement en tournée en Europe, avant de rejoindre le Canada en juin, avec leurs dernières créations, Concert d’un homme décousu et Dambë1. Deux solos conçus au Centre national de la danse, à Pantin (région parisienne), où ils sont en résidence pour trois ans, jusqu’en 2011.

Pour autant, pas question d’oublier leur Burkina natal. « Depuis que nous avons intégré la compagnie de Mathilde Monnier en 1993, nous multiplions les allers-retours entre la France et le Burkina, explique Salia Sanou. Mais c’est à Ouaga que nous trouvons notre inspiration. » Raison pour laquelle ils présentent toujours leurs créations dans la capitale burkinabè, là même où ils ont ouvert en 2006 le Centre de développement chorégraphique (CDC) La Termitière.

Ce lieu est devenu l’une des platesformes les plus réputées d’Afrique de l’Ouest, avec l’École des sables de Germaine Acogny, au Sénégal. Formés au théâtre, à la danse, à la musique et au cinéma au sein de l’Union des ensembles dramatiques de Ouagadougou (Unedo), Salia et Seydou expérimentent de nouvelles voies d’interprétation. Né en 1969 à Leguema, près de Bobo-Dioulasso, dans l’ouest du pays, Salia Sanou a d’abord été initié à la danse traditionnelle. « Mon grand-père, explique-t-il, était le chef spirituel et religieux, garant des croyances ancestrales et mémoire vivante de Leguema. » À 16 ans, Salia rejoint la capitale pour poursuivre ses études et passe, à 20 ans, le concours de l’École nationale de la police. « Je partageais mon temps entre Ouaga et Bobo-Dioulasso, où je me produisais avec la troupe de Drissa Sanou. Je participais à tous les événements importants de la région, aux cérémonies, aux funérailles. » À Ouaga, le soir venu, l’inspecteur Sanou troque l’uniforme contre les costumes des personnages qu’il interprète. Mais il se garde bien d’en informer ses collègues de la Direction de la surveillance du territoire (DST) où il effectue un stage. Un flic qui danse, voilà qui dérange…

 

Economie viable

Un footeux qui fait des pas de deux, ça ne rassure guère plus. Salia croise un autre profil atypique au sein de la compagnie Feeren, d’Amadou Bourou (décédé le 8 janvier dernier). D’un an son aîné, Seydou est milieu de terrain au sein du Rail Club du Kadiogo (RCK) lorsqu’il est contacté par Amadou Bourou. Il cherche un sportif pour jouer dans sa pièce Marafootage (premier prix au Festival international de théâtre du Bénin). Curieux, Seydou accepte et découvre un univers jusqu’alors ignoré. Mais son père, officier de l’armée, ne voit pas d’un bon œil ce changement de carrière. « La danse ? Un métier de femmelette », assène le militaire. « Tout comme Salia, j’ai dû affronter ma famille pour imposer mon choix. »

Lorsqu’en 1992 la chorégraphe française Mathilde Monnier se rend au Burkina à la recherche d’interprètes pour sa création Pour Antigone, elle est séduite par leur jeu et leur personnalité. « Nous sommes très complémentaires », expliquent-ils en chœur. Tous deux reconnaissent à Seydou le perfectionniste, une précision dans l’écriture. Alors qu’il « va droit au but et réagit au quart de tour en dehors de la scène, Seydou veut que tout soit chorégraphié au millimètre près », commente Salia. Ce dernier aime au contraire être dans l’improvisation sur scène, alors qu’il a l’habitude de « laisser mûrir les choses et de prendre le temps de la réflexion ». « Salia aime le risque, moi je prends ce risque avec des béquilles », plaisante Seydou.

Mathilde Monnier leur propose alors d’intégrer sa compagnie à Montpellier. Salia et Seydou découvrent la danse contemporaine. « Cette rencontre a changé le cours véritable de mon existence », raconte Salia. En 1995, les Rencontres chorégraphiques d’Afrique et de l’océan Indien dynamisent le paysage chorégraphique africain. Une nouvelle scène se dessine en une quinzaine d’années. Les ballets nationaux, tournés vers le traditionnel et « dépourvus de réels projets artistiques ambitieux », cèdent peu à peu la place à une danse de création à la recherche d’un nouveau langage, écrit Salia Sanou2. Les deux Burkinabè participent largement à cette prise de conscience et remportent la Biennale en 1997, avec leur création Figninto, ou l’œil troué.

Soucieux de transmettre ce qu’ils apprennent en Europe, où ils sont régulièrement invités en résidence, ils fondent leur compagnie en 1997, créent la biennale Dialogue de corps en 2001 et ouvrent La Termitière cinq ans plus tard. « Nous avons lancé notre biennale pour que les danseurs africains se rencontrent et confrontent leurs techniques, raconte Seydou. Au fur et à mesure, nous nous sommes rendu compte qu’il manquait un lieu de formation qui soit aussi un lieu d’émulation. Une préoccupation que nous partagions avec d’autres chorégraphes. Aujourd’hui, avec la Termitière à Ouaga, l’École des sables à Toubab Dialaw, le GoDown Arts Centre d’Opiyo Okach à Nairobi, le Centre méditerranéen de la danse de Syhem Belkhodja à Tunis, le travail de Kettly Noël à Bamako, de Faustin Linyekula en RD Congo ou de Taoufiq Izeddiou au Maroc, les danseurs peuvent se former sur tout le continent. Nous devons mutualiser nos moyens et réfléchir à la circulation des artistes. »

« Ce qui manque, explique Salia, c’est un véritable marché africain. Trop souvent, les compagnies se produisent uniquement dans les Centres culturels français (CCF) ou les festivals. Nos gouvernants doivent comprendre que la danse, c’est aussi une économie viable. Actuellement, rien qu’au Burkina, près de cinq compagnies vivent de leur travail. En dix ans, la situation a énormément évolué. Les danseurs ou chorégraphes africains n’ont plus besoin d’aller en Europe pour commencer leur formation ou vivre de leur art. » Il leur faut juste, conclut-il, « affirmer et danser ce qu’ils sont ».

 

1. Concert d’un homme décousu, de Seydou Boro, et Dambë, de Salia Sanou, du 11 au 13 février à la Maison des arts de Créteil, le 15 aux Hivernales d’Avignon, le 23 à Maubeuge (France).

2. Afrique, danse contemporaine, de Salia Sanou (photos d’antoine Tempé), éditions Cercle d’art, 114 pages, 27 euros.

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