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Mohammed Moussaoui : « La laïcité n’est pas la négation des pratiques religieuses »

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Mis à jour le 23 février 2010 à 11:59

Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), créé en 2003, plaide pour un islam apaisé et républicain. Ce mathématicien veut ainsi en finir avec les amalgames et l’islamophobie.

Jeune Afrique : Le 8 février, le gouvernement a mis entre parenthèses le débat sur l’identité nationale. C’est un soulagement ?

Mohammed Moussaoui : Je pense effectivement que ce débat n’a pas été bien cadré et qu’il était temps de prendre du recul pour fixer des objectifs plus clairs. Eric Besson a lui-même regretté de ne pas avoir associé des intellectuels et des représentants du culte qui auraient permis d’accompagner ce débat de façon sereine. Dès décembre, nous avions pourtant alerté les autorités sur le risque d’une stigmatisation de la communauté musulmane.

Et l’éventualité de manoeuvres politiciennes à la veille des élections régionales ?

Je ne peux émettre un tel jugement. Mais quels que soient les calculs, il n’est pas certain que ce glissement soit fructueux sur le plan électoral.

Concernant les propos de la secrétaire d’Etat chargée de la Famille, Nadine Morano, sur le jeune musulman qui doit aimer son pays, trouver un travail, ne pas parler le verlan et ne pas mettre sa casquette à l’envers…

La confusion entre un jeune des quartiers et un jeune musulman est faite par beaucoup de personnes, y compris des politiques. Cet amalgame est inacceptable.

Faut-il légiférer pour interdire le port du voile intégral ?

Le port du voile intégral n’est pas une obligation religieuse : celles qui le portent se fondent sur un avis religieux minoritaire. Le CFCM a fait le choix de faire reculer cet avis et cette pratique. Pour autant, nous ne souhaitons pas une loi. Concernant la menace à l’ordre public, les dispositifs réglementaires existent déjà . D’ailleurs, la plupart des femmes qui le portent acceptent de le retirer lorsqu’elles sont dans l’obligation de s’identifier. On n’a pas besoin d’une loi politiquement et juridiquement fragile, et difficile à appliquer.

Alors comment faire reculer cette pratique radicale ?

Par un travail exigeant, pédagogique dans les écoles, dans les familles, avec le soutien d’associations et l’implication des imams. Bon nombre de ces femmes intégralement voilées sont des converties qui disent avoir directement interrogé le texte. Mais c’est illusoire. Je ne pense pas que ces femmes aient les outils pour interpréter les textes coraniques.

Il n’empêche, il y a bien en France une montée de l’intégrisme ?

Oui, mais le phénomène est international. Il y a tout d’abord les effets de la mondialisation, qui amplifie la propagation de comportements ou d’idées. Et puis le salafisme, par exemple, donne le sentiment aux adeptes de devenir rapidement des référents religieux. A contrario de la tradition, qui tend à l’humilité : un pratiquant doit apprendre du savant. Mais pour cela, il faudrait en France plus d’instituts de formation, plus d’imams qui connaissent le contexte national.

Concernant ceux qui lancent des appels à la haine, ils sont expulsés lorsqu’ils sont étrangers. Je comprends que l’on veuille les empêcher d’agir. La liberté de parole ne doit pas mettre en péril l’ordre public.

Il y a une autre atteinte à l’ordre public en France, ce sont les actes islamophobes de plus en plus nombreux…

Alors que les députés ont mis toute leur énergie pour étudier le port du voile intégral – un comportement marginal -, nous demandons depuis de nombreuses années la mise en place d’une mission d’information parlementaire sur les actes islamophobes, en hausse constante. Tous les quinze jours, en moyenne, un lieu de culte est profané.

Or deux propositions, initialement adoptées, ont disparu du rapport final sur le voile intégral : la mise en place de cette mission parlementaire sur l’islamophobie et l’introduction de la langue arabe dans les écoles publiques. Je le regrette.

Quels sont les ressorts de cette islamophobie ?

J’en vois deux : le racisme et le rejet de l’islam. Cette nouvelle visibilité religieuse heurte. Certains y voient une perturbation de leur identité et le retour du religieux dans l’espace public. Il y a un sentiment de retour en arrière dans une société qui a été sécularisée.

Comprenez-vous cette seconde explication ?

Non. La laïcité n’est pas la négation des pratiques religieuses. Elle prévoit en effet une non-domination des signes religieux dans l’espace public, mais il y a une différence entre dominer et apparaître.

Il faut admettre que le contexte international ne facilite pas un débat serein. Le voile intégral – qui plus est sous l’appellation burqa – renvoie à l’Afghanistan, aux talibans et donc au terrorisme.

Admettez-vous qu’une femme intégralement voilée puisse fragiliser les codes français du « vivre ensemble » ?

Oui, puisque sa vie sociale sera très limitée. Je le répète, le port du voile intégral ne doit pas s’installer, et je souhaite sa disparition. Et puis si c’est pour une question de pudeur, le porter c’est au contraire attirer le regard.

On parle souvent d’islam de France. Que signifie cette expression ?

Il y a un seul islam avec des expressions multiples. Le contexte joue un rôle important dans la pratique religieuse, et cela a été valable dans toute l’Histoire. Cela veut dire que les musulmans en France, en contact avec une culture dominante, adaptent leur pratique à cet environnement.

Est-ce que cela suppose une relecture du Coran et une redéfinition de la norme islamique ?

Il n’y a pas un vêtement musulman unique à travers le monde. En France, on peut donc très bien imaginer une tenue qui tire profit des habitudes vestimentaires. Pour les mosquées, les architectes peuvent imaginer des symboles qui identifient le lieu de culte tout en s’insérant de façon harmonieuse dans le paysage. Pour l’Aïd el-Kébir, l’abattage du mouton a été réglementé. Pour la mixité, rien ne l’interdit dans l’islam. Bref, quand on cherche dans la tradition musulmane, on trouve ce qui permet de s’adapter au contexte. Et si une loi coranique s’oppose à la loi de la république, c’est cette dernière qui prime.