Politique

L’ivoirité, ce vieux démon ressuscité

Laurent Gbagbo a dissous le gouvernement et la CEI, le 12 février

Laurent Gbagbo a dissous le gouvernement et la CEI, le 12 février © Reuters / Luc Gnago

Le contentieux autour de la liste électorale a rallumé le feu entre la majorité et l’opposition. Après la dissolution du gouvernement et de la CEI par le chef de l’Etat Laurent Gbagbo, le 12 février, des heurts violents entre opposants et forces de l’ordre ont été nombreux. Ce vendredi 19 février, à Gagnoa (Centre-Ouest), plusieurs personnes ont même trouvé la mort. Au coeur des violences: l’ivoirité, un concept qu’on espérait dépassé…

En ordonnant mercredi 10 février la suspension des opérations de contentieux autour de la liste électorale, le Premier ministre a mis balle à terre et permis à la tension de baisser d’un cran. Depuis plusieurs semaines, des violences ont éclaté en province pour contester l’opération de radiation des présumés étrangers sur la liste électorale. Cette « purge » initiée par le pouvoir remet en question la nationalité d’électeurs pourtant inscrits sur une liste établie par la Commission électorale indépendante (CEI) à partir du recensement et d’un travail de croisement de divers fichiers nationaux.

Il n’empêche, le ver est dans le fruit. Cette volonté « d’extirper » des électeurs aux origines « douteuses » sur le seul critère de leur patronyme a relancé le débat sur l’ivoirité. Ce concept, développé dans les années 1990, rebondit à quelques semaines d’un scrutin crucial pour l’avenir du pays. Il tue encore, comme le prouve le bilan des derniers affrontements qui ont eu lieu ce vendredi 19 février entre des militants de l’opposition et les forces de l’ordre à Gagnoa (Centre-Ouest): au moins trois morts.

"La police et la gendarmerie ont chargé les manifestants en tirant à balles réelles", a déclaré à l’AFP Gildas Konan, coordinateur local du mouvement de jeunesse du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, opposition). Objectif de la protestation:  obtenir le "rétablissement" de la Commission électorale indépendante (CEI), dissoute le 12 février en même temps que le gouvernement par le chef de l’Etat. Guillauma Soro, leader des Forces Nouvelles (ex-rébellion) et Premier ministre reconduit, a désormais jusqu’à samedi 20 février pour former un nouveau gouvernement.

Manipulations politiciennes

Qu’est-ce que l’ivoirité, ce concept flou qui menace à nouveau la stabilité du pays? Dans les faits, elle a été utilisée essentiellement à des fins politiciennes, pour éliminer le président du Rassemblement des républicains (RDR), Alassane Ouattara, de la course à la présidence. Si aujourd’hui la candidature de ce dernier n’est plus contestée – elle a été entérinée par accord politique -, ses partisans restent suspects aux yeux du pouvoir. « Toute la stratégie de campagne du RDR repose sur la fraude qui a consisté à faire enrôler des étrangers pour grossir ses rangs », expliquent les proches du chef de l’Etat. Forts de ces certitudes, ses partisans, avocats, préfets, chefs coutumiers, se sont lancés dans des procédures judiciaires qui visent à faire sortir de la liste un peu plus de 70 000 personnes.

Cette opération – contraire aux dispositions de l’accord de paix de Ouagadougou, signé entre le pouvoir, la rébellion et les partis politiques en 2007 – a été rendue possible grâce à l’affaiblissement récent de la CEI. Son président, Robert Mambé Beugré, est en effet accusé de complicité avec l’opposition. Le camp présidentiel demande au mieux sa démission, au pire son arrestation. Sa faute : avoir tenté, selon l’enquête judiciaire ouverte par le ministère de l’Intérieur, d’introduire frauduleusement 429 030 noms sur la liste définitive. La nationalité ivoirienne de ces personnes, enrôlées sur la liste provisoire, n’avait pu être confirmée lors des premiers recoupements effectués par l’Institut national de la statistique (INS) et la Sagem, les deux partenaires techniques de la CEI. Mambé Beugré avait effectué des croisements de son propre chef, donnant lieu à cette nouvelle liste d’électeurs potentiels. Discréditée, la CEI a vu son travail profondément remis en question.

"Méfiance identitaire"

« Ce qu’a fait Mambé est hautement contestable ; ce qu’a fait Gbagbo est absolument inacceptable», estime un diplomate en poste à Abidjan. « L’exclusion a fait beaucoup de ravages au sein des populations ivoiriennes, et la faire renaître risque de nous plonger dans une instabilité prolongée… », se plaint Me Coulibaly Soungalo, avocat du RDR. L’opposition dénonce les « dérives identitaires », mais se refuse à employer publiquement le mot « ivoirité » afin de ne pas rouvrir un débat qui a opposé le leader du RDR au président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) à la fin des années 1990. La polémique, qui avait donné aux Ivoiriens du Nord l’impression d’avoir une nationalité « suspecte », semblait s’être apaisée même si le renouveau du patriotisme a toujours maintenu un rapport ambigu avec l’ivoirité.

C’est aussi l’une des causes profondes de la rébellion de novembre 2002. Les proches du Premier ministre Guillaume Soro, qui en était le chef, ont même mis la semaine dernière sa démission dans la balance. Sa feuille de route est en effet d’organiser des élections libres, transparentes et ouvertes à tous, mais aussi de donner des cartes d’identité aux Ivoiriens, spécialement aux populations nordistes, à majorité musulmane, dont les papiers ont régulièrement été confisqués par les forces de l’ordre dans le contexte de « méfiance identitaire ». Les ex-rebelles qui occupent toujours le nord du territoire n’en remettront les clés que si tout se passe bien.

Le Premier ministre avait multiplié les consultations et s’est rendu à Ouagadougou début février auprès du facilitateur burkinabè, le président Blaise Compaoré, pour échafauder un scénario de sortie de crise. Son bras droit, Sidiki Konaté, ministre du Tourisme et de l’Artisanat, a consulté les commandants de la rébellion et dénoncé le risque d’une nouvelle guerre civileâ : « Ceux qui manipulent doivent pouvoir prendre la mesure de leurs agissements. C’est le Rwanda qui se prépare en Côte d’Ivoire. »

Pourtant, le chef de l’Etat, en laissant ses troupes purger les listes, a pris le risque de compromettre le travail fait depuis de longs mois pour conquérir des voix dans le Nord. Il avait notamment choisi comme directeur de campagne le Dr Malick Coulibaly, et convaincu plusieurs autres cadres de cette région, comme le leader paysan Soro Seydou et l’homme d’affaires Koné Dossongui, de le rejoindre.

Laurent Gbagbo appartient à la minorité bété, et son fief électoral ne compte guère plus de 20 % de la population. Certains de ses stratèges avaient misé sur une érosion du vote ethnique au profit d’un vote utile favorisé par la jeunesse, la mixité des couples et l’urbanisation. Les « spin doctors », encouragés par de bons sondages, voyaient donc ces derniers mois leur poulain en tête de la course. Au moins jusqu’à un période récente.

Les faucons sont inquiets

Telle n’est pas l’analyse de certains faucons du régime qui s’inquiétent de l’état actuel de la liste électorale. L’opposition semble avoir mobilisé efficacement lors de l’enrôlement alors que le camp présidentiel a été moins organisé, quand il n’a pas simplement tenté d’enrayer le processus.

Jusqu’à la fin de 2009, Laurent Gbagbo semblait prêt à aller aux urnes. Les diplomates n’en sont plus aussi sûrs. « Le processus a toujours été lent, il a avancé par à-coups, mais il avançait. Aujourd’hui nous sommes inquiets », indique l’un d’entre eux. Et l’inquiétude est d’autant plus vive qu’un autre camp, celui des ex-rebelles, n’a jamais non plus été très pressé de lâcher ses privilèges, dont celui de gérer depuis maintenant huit ans la moitié d’un grand et riche pays… Plus personne n’ose avancer de pronostic concernant la date de la présidentielle, qui était prévue pour « fin février-début mars », mais a été encore une fois repoussée sine die.

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