Culture

Dumas : où est le nègre ?

Mis à jour le 26 février 2010 à 12:12

La sortie du film L’Autre Dumas a soulevé une vive polémique en France. Les raisons ? Gérard Depardieu dans le rôle de l’écrivain. L’acteur blanc pouvait-il incarner le petit-fils d’une esclave noire ?

Safy Nebbou n’imaginait sans doute pas que son dernier film, L’Autre Dumas, provoquerait une telle levée de boucliers. Ce film en costumes, de facture plutôt classique, en salles depuis le 10 février, raconte la relation entre l’immense écrivain Alexandre Dumas et son « nègre » le plus célèbre, Auguste Maquet, campé par Benoît Poelvoorde. Or Dumas, quarteron, petit-fils d’une esclave noire de Saint-Domingue et fils d’un général métis, est incarné par le blond Gérard Depardieu.

Dès le 7 février, Serge Bilé et Emmanuel Goujon ont réagi en trouvant le choix de Depardieu « étonnant au moment où la France se gargarise de diversité et de promotion des minorités ». Il n’en fallait pas plus pour alimenter la polémique et faire monter au créneau l’actrice franco-­rwandaise et ancienne Miss France Sonia Rolland, la journaliste martiniquaise Audrey Pulvar ou encore les représentants du Conseil représentatif des associations noires (Cran).

 Représentation imaginaire

Mal à l’aise face à cette levée de boucliers, les agents de Gérard Depardieu et de Safy Nebbou n’ont pas donné suite aux demandes d’interview de Jeune ­Afrique. Quant au producteur du film, Frank Le Wita, il n’a pas souhaité répondre à nos questions, arguant qu’il s’était déjà exprimé dans le quotidien Le Monde. Dans l’édition du 11 février, il expliquait en effet que le film n’était pas « un documentaire mais une représentation. On est dans l’imaginaire. La truculence de Depardieu incarne parfaitement Dumas ». Un argument auquel souscrit, en partie, l’acteur camerounais Emil Abossolo-Mbo (Plus belle la vie, Ezra…). « Dans une œuvre de fiction, le réalisateur est libre de donner tel ou tel aspect à un personnage, même si celui-ci a existé, comme c’est le cas pour Dumas. »

 « Ils lui ont frisé les cheveux »

Si l’art du cinéma est un exercice de liberté, il doit pouvoir transcender la couleur, et tout un chacun doit pouvoir incarner n’importe quel personnage. « Pour moi, Depardieu c’est Dumas et Dumas c’est Depardieu. Il pourrait aussi bien jouer Toussaint-Louverture ou même Joséphine Baker et l’on reviendrait à la tradition shakespearienne où les hommes jouaient tous les rôles », explique l’acteur camerounais Eriq Ebouaney, actuellement à l’affiche dans Disgrâce et La Horde. Pour lui, c’est le talent de Depardieu qui compte et qui le rend légitime. « Je ­trouve la polémique un peu inutile. C’est du gaspillage d’énergie. En plus, ils ont fait un effort en lui frisant les cheveux et en lui donnant une carnation pas trop pâle », ajoute-t-il.

Mais justement, c’est là que le bât blesse. Si le réalisateur voulait que l’acteur ressemble à Dumas, pourquoi ne pas être aller jusqu’au bout de la ­démarche en choisissant un comédien métis ? D’autant que ces dernières années la mode des biopics au cinéma a poussé toujours plus loin la recherche de la ressemblance entre l’acteur et son personnage, comme avec Marion Cotillard dans La Môme, Éric Elmosnino dans Gainsbourg (vie héroïque) ou encore, aux ­États-Unis, Morgan Freeman (Nelson Mandela) dans Invictus et Forest Whitaker (Idi Amin Dada) dans Le Dernier Roi d’Écosse. « Dumas était aux trois quarts blanc, ça aurait été une erreur historique de choisir un acteur métis, même si c’est une éventualité à laquelle on a réfléchi. Il avait les yeux bleus comme Depardieu et les cheveux crépus, on a frisé ceux de l’acteur et on lui a foncé le teint », s’est défendu Safy Nebbou dans Le Parisien.

 Blanchir l’icône

Pour Naïma Kadiri, l’agent en ­France, entre autres, d’Antonio Banderas, de Marie-Anne Chazel ou encore de Christian Clavier, « la vraie question, c’est de savoir quel acteur était le mieux placé pour incarner Dumas. Et malheureusement, il n’y a pas beaucoup d’acteurs noirs qui peuvent concurrencer un Gérard Depardieu ». La logique économique, qui veut qu’un film repose sur un acteur bankable, est sans doute le principal frein à l’émergence d’acteurs de couleur. « Comme on veut des acteurs connus, on prend toujours les mêmes et du coup on ne prend pas de risques. Il est véritablement moins facile de financer un film dont le rôle principal est tenu par un Noir », ajoute Naïma Kadiri.

« Il faut arrêter de dire que seul Depardieu pouvait jouer Dumas. On aurait très bien pu imaginer Thierry Desroses, Roschdy Zem ou même Dieudonné dans ce rôle. Et je suis sûr qu’il y en a encore des dizaines d’autres qu’on ne connaît pas et dont le talent aurait pu être exploité à cette occasion », s’insurge Emil Abossolo-Mbo. Comme beaucoup, il défend la liberté du réalisateur mais regrette que « la balance penche toujours dans la même direction. Qu’aurait pensé le public si on avait fait jouer Napoléon par un Noir ? »

Au théâtre, les choses ont un peu évolué et, depuis quelques années, des acteurs noirs se sont vu proposer de grands rôles du répertoire. Mais la ­France reste un cas à part. « Dans son Hamlet, Peter Brook avait confié le rôle du prince de Danemark à un acteur noir. En Angleterre, personne ne s’en est offusqué. Mais quand il a présenté son spectacle en ­France, les gens n’arrêtaient pas de lui demander si ce n’était pas un peu ridicule de faire jouer un prince danois par un Noir. Moi-même, un réalisateur m’a dit un jour : “J’aimerais bien te faire jouer Dom Juan, mais les gens ne comprendraient pas” », raconte Emil Abossolo-Mbo.

Pour une célèbre directrice de casting parisienne, c’est sur le plan symbolique que le choix de Depardieu est gênant. « Je suis certaine que Safy Nebbou n’avait aucune mauvaise intention. Mais on ne peut pas s’empêcher de voir une forme de reconstruction historique dans ce geste. “Blanchir” l’icône qu’est Alexandre Dumas, c’est retirer une part de la vérité. Le grand public ignore ou occulte le fait que Dumas était noir. En choisissant Depardieu, Nebbou a entretenu ce mythe, comme si un auteur français aussi célèbre que Dumas ne pouvait être que blanc. »

Comme le fait remarquer Emil Abossolo-­Mbo : « Aujourd’hui, c’est aux réalisateurs africains, antillais et maghrébins de réagir en s’emparant de grands thèmes historiques. C’est en créant et en donnant notre vision des choses que nous pourrons le mieux répondre à ceux qui nous reprochent de trop nous plaindre et de nous comporter en victimes. »