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Cet article est issu du dossier «Sécurité alimentaire : des paroles aux actes»

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Malgré les milliards dépensés, des résultats mitigés

Le Maghreb a connu une pluviométrie exceptionnelle ces dernières années (ici Bizerte en Tunisie)

Le Maghreb a connu une pluviométrie exceptionnelle ces dernières années (ici Bizerte en Tunisie) © AFP

Confrontée en 2008 à sa vulnérabilité alimentaire, l’Afrique du Nord a annoncé d’ambitieux programmes. Mais les bonnes conditions climatiques qui ont suivi cachent une réalité moins florissante.

Printemps 2008. Au nord de l’Afrique, au Maroc et en Égypte surtout, des émeutes contre la vie chère, les « émeutes de la faim », illustrent la colère populaire contre la flambée des prix des denrées alimentaires déjà entamée en 2007. « La crise de 2008 a révélé la vulnérabilité alimentaire des pays d’Afrique du Nord », explique Omar Bessaoud, économiste spécialisé dans les politiques publiques agricoles et coauteur du récent rapport publié par l’Agence française de développement (AFD), « Perspectives des politiques agricoles en Afrique du Nord ».

Interdiction d’exportation de certains produits (le riz en Égypte), incitations à l’investissement, exonérations fiscales et suppression de la TVA sur les intrants de produits alimentaires (laitiers notamment)… les mesures d’urgence et les stratégies visent à conforter une sécurité alimentaire fragilisée par une dépendance croissante aux importations : en moyenne, les principaux pays d’Afrique du Nord accusent un déficit céréalier de 50 %.

Dès avril 2008, le Maroc lance le Plan Maroc vert (PMV). Objectif ambitieux : atteindre en 2020 un PIB agricole de 100 milliards de DH (9 milliards d’euros), contre 38 milliards actuellement. Signe de l’intérêt porté à la question, le budget – hors budget de fonctionnement – alloué au ministère marocain de l’Agriculture a atteint 4,5 milliards de DH en 2009 et 5,4 milliards cette année, alors qu’il « tournait autour de 1,5 à 2,5 milliards de DH depuis une quinzaine d’années », souligne Najib Akesbi, agronome et professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) de Rabat. Afin de moderniser le secteur et augmenter la productivité, l’État s’appuie sur le secteur privé pour dynamiser la petite économie rurale.

En Algérie, où un Plan national de développement de l’agriculture (PNDA) a été impulsé dès 2000, au lendemain de la décennie marquée par le terrorisme islamiste, les pouvoirs publics lancent en 2009 la Politique de relance du renouveau agricole et rural : le plan prévoit le soutien à l’achat d’intrants et d’équipements agricoles, et des bonifications aux prêts.

De son côté, Abdessalem Mansour, ministre tunisien de l’Agriculture, fixait dès 2008 un objectif d’auto­suffisance avec une production céréalière de 2,7 millions de tonnes d’ici à 2011, contre une moyenne annuelle de 1,6 tonne. Ses principaux chevaux de bataille, décide-t-il, seront l’amélioration de la gestion des ressources en eau (irrigation), une meilleure organisation de la filière en impliquant, lui aussi, d’avantage le secteur privé, notamment dans la collecte des récoltes.

Pour mener à bien leurs projections, les États se montrent généreux. « Le Maroc engage 10 milliards de dollars annuels pour son Plan vert. L’Algérie dépense 60 milliards de dollars par an », souligne Omar Bessaoud. En 2009, les investissements agricoles ont pesé pour 10 % des investissements économiques en Tunisie.

Dans la foulée de ces mesures, le Maghreb a engrangé en 2008-2009 des récoltes records : près de 10 millions de tonnes de céréales au Maroc, une hausse spectaculaire de 99 % par rapport à la production de la campagne précédente et 77 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années ; 6 millions en Algérie, soit trois fois plus qu’en 2008. Avec 2,5 millions de tonnes de céréales en 2009, la Tunisie a presque atteint son objectif en produisant 90 % des besoins du pays.

Mauvaise productivité

Effacé, le mauvais souvenir de la crise ? Assurément pas, car ces performances sont conjoncturelles, à mettre au crédit d’une pluviométrie exceptionnelle. Au Maroc, « cette dépendance est très claire pour les céréales, surtout le blé tendre, pour les sucres et les oléagineux, insiste Najib Akesbi. Le taux d’autoapprovisionnement pour les sucres ne dépasse pas 45 %. En fonction des aléas climatiques, nous importons 40 % à 70 % de nos céréales et 50 % à 60 % du blé tendre ». Même la production locale d’oléagineux ne répond qu’à 5 % à 10 % des besoins nationaux et, affirme le même, « jamais le PMV n’évoque la problématique de la sécurité alimentaire ».

De l’avis d’Omar Bessaoud, « l’Algérie demeure le pays le plus vulnérable ». « Elle importe 75 % de ses besoins », confirme l’économiste Abderrahmane Mebtoul. En 2008, sa facture alimentaire s’est élevée à 8 milliards de dollars. Si celle-ci s’est réduite quasi de moitié, à 4,5 milliards en 2009, c’est grâce au repli des cours mondiaux des denrées agricoles. Qui font osciller à leur gré la balance commerciale des pays du Maghreb. Une grande partie des dizaines de milliards de dollars déboursés pour subventionner certains produits de base, comme le blé, le sucre et la farine, afin d’éviter une trop grosse érosion du pouvoir d’achat, ont oublié certains grands chantiers : notamment le morcellement des exploitations, responsable de surcoûts de production et d’une faible productivité agricole.

D’autres critères intrinsèques à la région handicaperont durablement la filière. Face à la désertification, les ressources en eau et en foncier agricole, en plus de leur répartition de plus en plus inégalitaire, se font de plus en plus rares. L’Afrique du Nord ne dispose que de 27 millions d’hectares de surface agricole utile (SAU) pour près de 160 millions d’habitants. À titre de comparaison, la France compte 28 millions d’hectares de SAU pour 65 millions d’habitants…

Enfin, corollaires d’une courbe démographique en croissance au nord de l’Afrique, les besoins en alimentation vont aller grandissant eux aussi. À l’horizon 2030, la FAO et l’Ifad prévoient que les importations augmentent de 138 % en Égypte, de 18 % en Algérie et de 4 % en Tunisie. Seul le Maroc devrait les voir fléchir de 17 %.

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