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Cet article est issu du dossier «Sécurité alimentaire : des paroles aux actes»

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Politique

Un riz au parfum de scandale

Manutention de sacs de riz importés dans le port d'Abidjan

Manutention de sacs de riz importés dans le port d'Abidjan © AFP

À Abidjan, comme ailleurs en afrique, la domination du marché agricole a longtemps été la chasse gardée des importateurs. Le gouvernement tente à nouveau de réguler le secteur. Enquête au cœur de la filière riz.

C’est une bataille largement médiatisée aux allures de polar économique qui dure depuis plus de quatre mois. Le 1er novembre 2009, le ministre ivoirien du Commerce d’alors, Youssouf Soumahoro, issu de la rébellion des Forces nouvelles, débarque à la télévision nationale pour dénoncer les tentatives de mise sur le marché de produits impropres à la consommation. En cause, notamment, 1 250 tonnes de riz importées d’Uruguay par la filiale locale de Seacor Commodity Trading, une société américaine basée à Fort Lauderdale (Floride).

La cargaison contiendrait une trop forte quantité de plomb. Le pays est en émoi : le riz est l’aliment de base de la population urbaine. Très rapidement, l’entreprise incriminée divulgue plusieurs résultats d’analyses totalement contradictoires réalisées par deux instituts ivoiriens commis par le gouvernement, ainsi que l’expertise du français SGS pour le tribunal de première instance d’Abidjan, qui atteste d’un taux de plomb inférieur à 0,1 %, moins que la norme internationale (0,20 mg/kg). Cet imbroglio n’empêche pas le gouvernement d’ordonner, le 27 décembre 2009, la réexportation des cargaisons vers l’Uruguay. Il n’en faut pas plus pour que des quotidiens se déchaînent, accusant le ministre de harcèlement, voire de tentative de racket. Fin février, les containers de riz n’avaient toujours pas été réexportés en Uruguay…

Une preuve de plus qu’en Côte d’Ivoire le riz est une denrée stratégique qui se retrouve souvent au cœur d’enjeux politiques de premier ordre. Entre 1971 et 1995, la très puissante Caisse générale de péréquation des productions agricoles était la seule à pouvoir procéder à des importations de riz. Durant de nombreuses années, un système souvent décrié a régné : celui des « sponsors », des personnalités proches du pouvoir – comme Mamie Faitai, la sœur la plus influente de Félix Houphouët-Boigny –, alliés aux professionnels internationaux du négoce autorisés à vendre un certain nombre de tonnes à la Caisse de péréquation. La dévaluation et les critiques des bailleurs de fonds ont eu raison de celle-ci.

Dix licences d’importation sont ensuite distribuées. Cogeco, société dirigée par Patrick Bédié, le fils du chef de l’État d’alors, est retenue. Depuis, il a abandonné cette activité. Il n’empêche : la figure du marchand de riz qui s’engraisse en augmentant les prix et en affamant le petit peuple est politiquement rentable. Durant les émeutes de la faim, début 2008, le président Laurent Gbagbo lance : « Aucun de mes enfants n’a une licence d’importation. Puisque mes adversaires estiment que le riz coûte cher, ils peuvent par amour pour le peuple diminuer leur marge. »

Une chose est vraie : si les fondements ont été posés au lendemain des indépendances, l’élite politique ivoirienne a très vite sacrifié la production locale de riz. En 1976, la Côte d’Ivoire est autosuffisante en riz. La production est soutenue par la Société de développement de la riziculture (Soderiz), qui s’occupe de la collecte et de la transformation, et par la Société d’assistance technique pour la modernisation agricole en Côte d’Ivoire (Satmaci), au service des paysans. Mais, en 1977, la Soderiz est démantelée. La volonté politique est essoufflée, dans un contexte où l’importation rapporte à l’État, grâce aux taxes, tandis que la production nationale est subventionnée. Le pays se concentre sur le binôme café-cacao.

Importations asiatiques

Un changement de politique amèrement regretté, surtout après la flambée des cours entre juillet 2007 et juillet 2008. Avec l’urbanisation galopante et la transformation des habitudes alimentaires, l’augmentation de la production nationale de riz, estimée à 700 000 tonnes par an, est un enjeu de sécurité alimentaire. Les importations, qui proviennent à 90 % d’Asie – Thaïlande, Inde, Chine, Pakistan et Vietnam –, ne cessent de croître. De 300 000 tonnes en 1995, elles ont atteint 474 000 tonnes en 1998 et tournent autour de 800 000 tonnes aujourd’hui, pour une valeur de plus de 150 milliards de F CFA. Un marché archidominé par SDTM-CI, la société du Libano-Ivoirien Ibrahim Ezzedine.

« Les terres cultivables existent, notamment 600 000 hectares aménagés par Soderiz, et dont seulement un dixième est mis en valeur. Une tradition de production du riz, à la fois irriguée et de plateau, a été développée depuis plusieurs décennies. D’importantes variétés à hauts rendements, adaptées et mises au point avec l’appui du Centre national de recherche agronomique (CNRA) et l’Adrao, sont disponibles », affirme une note de la mission économique française à Abidjan.

Mais malgré l’appui du président Laurent Gbagbo en VRP de la riziculture, les grands groupes agro-industriels nationaux et étrangers ne se bousculent pas pour exploiter ce potentiel. La production de riz ivoirien demeure souvent aux mains de petits agriculteurs qui exploitent entre 1 ha et 3 ha. La riziculture irriguée – 5 % des terres et 20 % du tonnage national produit – nécessite de gros moyens. L’attentisme des investisseurs peut surprendre tant le riz ivoirien, dont le prix représentait 150 % de celui du riz venu d’Asie, a gagné en compétitivité. « On trouve sur les marchés des variétés locales coûtant entre 275 F CFA et 500 F CFA le kilo, quand le kilo importé coûte entre 350 F CFA et 600 F CFA », affirme Florentin N’Zi, secrétaire général de l’Association nationale des riziculteurs de Côte d’Ivoire (Anariz-CI).

Un « programme d’urgence riz », financé à hauteur de 18 milliards de F CFA par la BOAD, le Fida, la Banque mondiale, le gouvernement ivoirien et l’Union européenne a été lancé en 2009. Il soutient des projets de consolidation des coopératives, d’acquisition de machines agricoles, de distribution de semences, de création de structures facilitant la culture irriguée, de mise en place d’unités de décorticage et de création de labels départementaux. Pour quelle efficacité ? Faute de statistiques fiables, il faudra sans doute attendre d’observer un frémissement dans l’approvisionnement des marchés pour en juger.

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