Économie

Fuite des capitaux et bonne gouvernance

Expert en finance et développement, Skema Business School, Sophia Antipolis, France

Mis à jour le 1 mars 2010 à 09:21
Jeune Afrique

Par Jeune Afrique

La fuite des capitaux est un sujet à la mode. En France, un des pays les plus lourdement taxés au monde, on s’inquiète des sorties de capitaux vers les pays voisins, où l’épargne est accueillie avec efficacité et discrétion. Le montant des dépôts privés de résidents français dans des banques internationales est de l’ordre de 200 milliards de dollars, soit 6,5 % du PIB de la France, quatre fois plus qu’il y a dix ans. Cette évolution donne la mesure des ressources non disponibles pour l’investissement local en France. Et ce n’est qu’une estimation partielle car, par définition, la fuite des capitaux échappe au contrôle. Elle exclut notamment les investissements réels dans l’immobilier et les objets de luxe, mais elle inclut des dépôts bancaires extérieurs « légitimes » pour financer des acquisitions internationales ou des transactions commerciales. Il est donc plus prudent de parler d’« épargne expatriée ».

Cet exemple est donné pour montrer que la fuite des capitaux ne concerne pas seulement les pays pauvres. Mais, s’agissant de ces derniers, c’est un sujet qui devrait fâcher quand on l’observe sur fond de corruption. Ces pays sont souvent riches en matières premières et en « épargne expatriée ». Ce qui lie ces deux phénomènes, c’est la mauvaise gouvernance. Des travaux récents ont essayé d’en identifier les causes profondes. Les carences institutionnelles, une gestion macroéconomique hasardeuse et le recours à l’endettement extérieur alimentent les sorties de capitaux par un mécanisme pernicieux de « tourniquet » : un pays mal géré ne peut offrir des opportunités d’investissement fiables, les capitaux passent alors à l’étranger, obligeant l’État à recourir à l’endettement extérieur pour se financer. Au fur et à mesure, le service de la dette devient si intenable que le pays obtient tôt ou tard des rééchelonnements, voire des annulations de créances.

On pourra objecter que l’Afrique n’a le monopole ni de la corruption ni de la fuite des capitaux (voir Russie, Mexique, Argentine…). Mais son problème est double : le niveau de pauvreté reste très élevé, et une partie de l’aide au développement est détournée à l’étranger. Au total, les sorties de capitaux privés dépassent les rentrées ! Pour sortir du cercle vicieux « pauvreté, endettement, fuite de capitaux », il serait impératif que l’effacement de la dette soit conditionné à une bonne gouvernance. Est-il, par exemple, judicieux que le Club de Paris accorde plusieurs milliards de dollars d’annulations de dette publique à des pays dont les performances en matière de gouvernance sont médiocres et qui disposent de sommes considérables en dépôts privés dans des banques internationales ? Le plus inquiétant dans cette affaire de fuite des capitaux, ce n’est pas tant le cynisme de dirigeants qui détournent les ressources de leurs pays. Ce n’est pas non plus la résignation des épargnants à transférer leurs avoirs sur des comptes à l’étranger. Encore moins la cupidité des banquiers qui gagnent des deux côtés du bilan en prêtant à des conditions onéreuses tout en attirant les dépôts privés. Le plus inquiétant, c’est la passivité des bailleurs de fonds – les États et les institutions multilatérales –, qui accordent des réductions de dette à des pays dont la gouvernance reste un exemple type d’aléa moral, encourageant des comportements délétères par un soutien financier sans véritable contrepartie d’une mise en œuvre d’une politique économique saine.