Société

A l’école de l’émancipation

| Par Jeune Afrique

Parmi les facteurs qui ont favorisé la libération progressive des Maghrébines : la scolarisation obligatoire des filles.

Si la condition féminine au Maghreb central – Algérie, Maroc et Tunisie – est aujourd’hui meilleure que dans les pays du Moyen-Orient, c’est pour trois raisons : l’apparition de courants féministes bien avant les indépendances ; la scolarisation obligatoire des filles dès l’âge de 6 ans ; et le volontarisme des dirigeants politiques qui ont ouvert la voie à une interprétation moderne de la loi islamique (charia) dans un sens plus favorable aux femmes – et plus juste.

Depuis 1941, l’organisation non gouvernementale américaine Freedom House effectue un travail d’enquête régulier sur la situation des libertés dans le monde. Ses rapports sur les droits de l’homme et sur le libéralisme sous tous ses aspects (politique, économique, social) ont apporté une contribution précieuse au débat général. Mais, depuis 2004, Freedom House s’intéresse plus particulièrement à la condition des femmes dans le monde arabo-musulman. Son dernier rapport, publié le 3 mars, dresse un bilan des progrès réalisés en cinq ans (2004-2009) et formule une série de recommandations très constructives (voir www.freedomhouse.org). On y trouve une analyse fouillée de l’historique du combat féministe et une recension des évolutions récentes en matière d’accès des femmes aux différents secteurs de l’activité humaine. Le tout est finalisé par un système de notation qui, sans être scientifique, permet de comparer la situation de chaque pays (voir encadré p. 45).

Handicaps communs

Les trois pays du Maghreb obtiennent chacun une note supérieure à 3 (sur une échelle de 1 à 5, du moins performant au plus performant). La note des quinze autres pays étudiés est en revanche inférieure à 3, la lanterne rouge étant, sans surprise, l’Arabie saoudite (1,44 sur 5), où la brigade des mœurs punit sévèrement toute femme qui ose défier l’ordre religieux établi.

Mais 3 sur 5, c’est comme 12 sur 20 : une note relativement insuffisante. Cela signifie que les trois pays peuvent mieux faire. Pour se rapprocher de 5, Freedom House recommande aux Maghrébins de parvenir à l’égalité dans quatre domaines sensibles : l’héritage (la part de la femme est, charia oblige, égale à la moitié de celle de l’homme), la justice (le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme, les droits et devoirs en cas de mariage, de divorce, de rapport sexuel forcé, de violence physique et d’adultère sont inégaux), le travail (inégalités dans les salaires et les promotions) et la vie conjugale de tous les jours (l’obéissance aveugle due par la femme à son mari). Ces handicaps frappent plus ou moins gravement les trois pays, qui sont aujourd’hui presque à égalité avec une note de 3,32 pour la Tunisie (+ 0,08 par rapport à 2004), 3,02 au Maroc (+ 0,08) et autant en Algérie (+ 0,20). En cinq ans, les progrès auront donc été très légers. Mais les deux derniers pays reviennent de loin, alors qu’en Tunisie la marche en avant des femmes a commencé très tôt dans l’histoire contemporaine.

Le modèle tunisien

L’enquête de Freedom House retrace cette évolution de façon succincte mais significative. Le premier mouvement féministe tunisien a vu le jour dès 1936. Les femmes ont d’ailleurs activement participé aux côtés des hommes à la lutte pour l’indépendance nationale, comme ce fut le cas en Algérie. Et dès l’indépendance, en 1956, le « père de la nation », Habib Bourguiba, décrète contre l’avis des oulémas la libération de la femme : abolition totale de la polygamie et de la répudiation, droit de vote et éligibilité, accès à l’éducation, à la santé et au travail avec les mêmes droits que les hommes. « Le développement de la Tunisie dépend autant de l’homme que de la femme », déclare alors le premier président de la République tunisienne lors de son intronisation, en 1957. Suivirent le droit à la contraception et à l’avortement (sans le consentement du mari), celui de détenir un compte en banque, de posséder un terrain, une maison, une entreprise, de voyager et de se marier librement. Acquis très tôt, ces droits ont été constamment renforcés et étendus par le second président, Zine el-Abidine Ben Ali, à partir de 1987. Les violences contre les femmes sont durement sanctionnées, tout comme le harcèlement sexuel. Le droit de transmettre sa nationalité à ses enfants issus d’un mariage avec un non-Tunisien est également octroyé… Tous ces droits, l’Algérie et le Maroc mettront plus de temps à les intégrer dans leur arsenal réglementaire (code de la famille, code de la nationalité, code pénal, code civil).

Les espoirs des femmes algériennes, qui ont brillé par leur courage et leur engagement pendant la guerre d’indépendance, ont été déçus une fois celle-ci acquise, en 1962. La construction de la nation passait avant les droits de la femme. Le premier projet de code de la famille a été rejeté en 1981 par les femmes elles-mêmes parce qu’il n’apportait aucun progrès. Trois ans plus tard, le gouvernement propose un code similaire. La résistance des femmes s’étant émoussée, il a été promulgué sans problème. Patriarche de la famille, l’homme n’a rien cédé de ses pouvoirs. Il faudra attendre le réveil des organisations féminines pour que le président Abdelaziz Bouteflika accepte, en février 2005, d’amender le code de la famille et de la nationalité dans un sens plus équitable. Le harcèlement sexuel est désormais puni, la transmission de la nationalité aux enfants admise, le droit au divorce et au logement entériné… Mais le gouvernement ne va pas plus loin, maintenant, sous certaines conditions, la polygamie et la répudiation. Pour les femmes, surtout les moins aisées, le code de la famille continue de faire figure d’épée de Damoclès.

L’évolution du Maroc est sensiblement la même. Plus de cinquante ans après les premières revendications féministes (1946), le roi Mohammed VI a accepté de réformer la Moudawana (code de la famille), héritée de 1957, après un long travail de réflexion (2001-2003). Adoptée en janvier 2004, cette modernisation du statut de la femme est complétée par des progrès dans les codes du travail et de la nationalité (2007), et une meilleure adaptation aux conventions internationales (2008). Ces droits nouveaux ont encore besoin d’être promus et vulgarisés à l’échelle nationale pour que leur mise en œuvre devant les tribunaux devienne effective (traditions obligent, les jugements sont souvent favorables aux hommes).

Mais le chemin qu’il reste à parcourir est semé d’embûches, et non des moindres : la citadelle de la charia, ensemble de traditions et de pratiques musulmanes ancrées depuis plusieurs siècles dans la société, et la mentalité des hommes eux-mêmes, qui se croient toujours – par misogynie ou simplement par mimétisme de courte vue – supérieurs aux femmes. Ces deux obstacles finiront par être levés à la faveur de l’inexorable modernisation de la société et d’une plus grande participation des femmes au monde du travail, aux affaires et à la politique grâce à leur bagage universitaire (la plupart des facultés comptent davantage d’étudiantes que d’étudiants).

Visibilité médiatique

Les femmes représentent aujourd’hui plus du quart de la population active. Grâce au système des quotas, que la Tunisie a été la première à mettre en place, elles ont une place permanente dans les instances de décisions et de consultations à l’échelle nationale (Chambres des députés, des représentants, des conseillers) et locale (conseils municipaux). Elles occupent 28 % des sièges parlementaires en Tunisie, 11 % au Maroc et 8 % en Algérie. Si l’accès à la justice progresse mieux en Tunisie, c’est parce que les femmes sont désormais très présentes dans le corps judiciaire (juges, magistrats et avocats), où elles constituent près d’un tiers des effectifs. Quand une femme est analphabète et privée de moyens financiers, c’est en face d’une femme qu’elle exposera en toute confiance ses souffrances et sera mieux comprise – donc mieux défendue, directement, sans la procuration de son mari, de son père, de son oncle ou de son frère.

Fait notable : dans les trois pays, la visibilité des femmes dans les médias ne cesse de s’accroître. On ne compte plus les journalistes célèbres de la presse écrite, de la radio et de la télévision. Un outil formidable pour défendre et relayer les causes féminines. En attendant de partager le pouvoir politique (très peu de femmes ministres ou leaders de parti) et économique (moins de 5 % des dirigeants d’entreprises sont des femmes). 

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