Culture

Barthélémy Toguo au-delà de toute vanité

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An Indian Summer, 2009.

An Indian Summer, 2009. © Barthélémy Toguo

Touche-à-tout de talent, le Camerounais refuse de se laisser enfermer dans une catégorie. Peinture, sculpture, vidéo, photo, tout lui réussit. Il est l’un des artistes africains les plus reconnus de sa génération. Rencontre.

La vie est éphémère et fragile, les plaisirs vains, le temps assassin. Les peintres d’autrefois glissaient dans leurs tableaux des symboles évoquant la brièveté de l’existence humaine. Le plasticien camerounais Barthélémy Toguo prolonge à sa manière cette tradition des « vanités » : les bagues d’argent qu’il porte à ses doigts sont ornées de têtes de mort !

Comptant parmi les rares artistes africains « reconnus » par le marché mondial de l’art, Barthélémy Toguo expose aujourd’hui au Carrousel du Louvre (Salon du dessin contemporain, du 25 au 28 mars), demain à l’Institut français de Dakar (Sissé/Toguo, Biennale de Dakar, du 7 mai au 10 juillet), après-demain à la Fondation Gulbenkian de Lisbonne (de mai à septembre 2010). Toujours entre deux avions, demandé de Paris à New York, ce talentueux touche-à-tout, qui aborde aussi bien la sculpture, la peinture que la vidéo ou la photo, refuse de se laisser enfermer dans une catégorie.

Séducteur patenté, bourré d’humour et franc du collier, Barthélémy Toguo a connu une très forte médiatisation en 2007 après avoir refusé de cautionner le « pavillon africain » de la Biennale de Venise. « Sur le coup, ça a pu être mal pris par des confrères artistes, raconte-­t-il. Mais avec le recul, ils sont arrivés à la conclusion que c’était une bonne chose que d’avoir décliné l’invitation. Il ne fallait pas se laisser ghettoïser ! »

L’œil pétillant, le geste venant appuyer la parole, il assène son point de vue avec assurance : « L’Occident décide de l’orientation à donner à l’art du continent. Tantôt l’on parle d’art nègre, tantôt d’art tribal, tantôt d’arts premiers, tantôt d’art africain… Mais le rôle de l’artiste, c’est de donner son point de vue. C’est lui qui décide, il a cette liberté-là. »

Cartouchière de… carambar

Rien de plus parlant en la matière que les performances de la série Transit, qui l’ont fait connaître en 1996. Au comptoir d’embarquement de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle (France), il s’était présenté muni d’une cartouchière remplie de… Carambar. Et dans le train Thalys reliant Paris à Cologne (Allemagne), il avait pris place dans le wagon de première classe habillé en éboueur, suscitant le malaise chez les voyageurs et une réaction déplacée du contrôleur. Le succès aidant, il aurait pu faire de ces provocations une marque de fabrique et une rente de situation. Ce serait mal le connaître : il s’est ensuite lancé avec succès dans l’aquarelle, offrant des variations sanglantes célébrant le corps humain ou, plus récemment, des diables décolorés à l’encre noire.

Dans des troncs d’acacias, il a sculpté de monumentales chaussures à talons hauts faisant référence à des tenues de travestis (Folies nocturnes). Avec des billes de bois, il a composé des tampons géants rappelant les cachets apposés sur les passeports, dans les aéroports (The New World Climax). Son humour féroce opère encore à merveille quand il s’autophotographie en « Stupid African President » avec une tronçonneuse posée sur le sommet du crâne… « Désormais, je m’oriente vers des mises en scène, vers quelque chose de plus théâtralisé où le spectateur est parfois partie prenante de l’œuvre », dit aujourd’hui celui qui refuse d’évoquer le prix atteint par ses œuvres sur le marché de l’art contemporain.

Âgé de bientôt 43 ans, père de trois petites filles, Barthélémy Toguo est né à M’Balmayo, près de Yaoundé. Sa mère est ménagère, son père conduit un minibus de vingt places. Comme beaucoup de petits garçons, il est fasciné par les véhicules qui sillonnent la région. « Très tôt, j’ai commencé à fabriquer des petites voitures en bambou et des camions comme ceux qui transportaient des troncs d’arbres et du cacao. Des monstres gigantesques ! Ce commerce était alors florissant dans ma région. »

Au début de l’adolescence, l’envie de sculpter, de « faire des choses avec [ses] mains » le démange. Ses parents ne l’encouragent pas. « Mon père m’a envoyé à l’école dans le souci que j’obtienne un diplôme et que je devienne fonctionnaire. Pour lui, le fonctionnaire s’habille comme le Blanc, porte une cravate, c’est celui qui a réussi ! » Mais vers ses 13 ans, Toguo découvre à la bibliothèque du lycée des livres sur les peintres Goya et Titien et, plus généralement, sur l’art classique occidental. L’envie de faire une école d’art s’impose au jeune dessinateur qui croque tout ce qui le marque dans l’espace urbain, qu’il s’agisse des commerçants, des transports ou d’une course cycliste. Problème : il n’y a pas d’école des beaux-arts au Cameroun.

En 1989, Toguo se débrouille pour amasser un pécule grâce au petit commerce, « comme tout Bamiléké ». Sa décision est prise, il va rejoindre l’École nationale supérieure des beaux-arts d’Abidjan. Il y est admis en novembre 1989. Ses parents le vivent comme un « coup de poignard dans le dos ». Lui découvre un enseignement très classique calqué sur le système français des années 1960 et 1970. Avec enthousiasme, il copie des bustes d’Agrippa, du cardinal de Richelieu ou bien encore l’Esclave mourant de Michel-Ange.

Une fois en deuxième année, il obtient une bourse de l’État camerounais qui lui permet de financer la suite de ses études. Au bout de quatre ans, l’envie d’aller voir ailleurs s’impose à nouveau. Cette fois, ce sera la France et l’École supérieure des beaux-arts de Grenoble. « J’y ai découvert un enseignement plus ouvert sur l’art contemporain, qui prenait en compte l’utilisation des nouveaux médias comme la vidéo et la photo, se souvient-il. L’étudiant était plus libre. J’ai commencé à créer mes propres travaux. » Ses parents ne l’encouragent toujours pas, mais se réjouissent qu’il fasse ses études « chez les Blancs ».

Venu d’un pays forestier, il s’attaque au problème de la déforestation avec les photos de la série Une autre vie où il se met en scène en cherchant une harmonie entre l’homme et la nature. En 1997, il expose à Genève et, un an plus tard, à Paris, au musée d’Art moderne. Il juge néanmoins sa formation incomplète et obtient une bourse pour rejoindre la KunstAkademie de Düsseldorf. Dans cette école, il est confronté aux grands maîtres que sont les plasticiens Anthony Cragg, Klaus Rinke, Jannis Kounellis. Son travail devient plus polyvalent. Lui-même résume ainsi son parcours : « Mes dix années de formation dans trois différentes écoles m’ont donné l’occasion d’élargir le spectre des médias avec lesquels je peux travailler pour m’exprimer. À Abidjan, j’ai appris le sens de l’observation et la maîtrise du dessin. À Grenoble, l’utilisation des nouveaux médias. À Düsseldorf, j’ai acquis la force de concrétiser une création. »

L’Afrique n’est jamais loin. Toguo admire le travail du Congolais Bodys Isek Kingelez et celui de l’Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré ; il vibre sur la musique de Ray Lema, d’Alpha Blondy, de Fela… « Je suis très souvent en Afrique, ce qui me permet de savoir d’où je viens, où je vais, et de rester moi-même », dit-il. Approché par les galeries occidentales après sa participation à la Biennale de Lyon, en 2000, il choisit d’être représenté par celle d’Anne de Villepoix (Paris). Neuf ans et pas mal d’expositions plus tard – dont « Africa Remix » –, il rejoindra celle de Robert Miller (New York).

Têtes de mort

Atelier à Paris, collectionneurs occidentaux, œuvres exposées dans les musées du Nord… Barthélémy Toguo ne mâche pas ses mots quand il s’agit d’analyser la situation de l’art contemporain en Afrique : « Sur le continent, personne ne connaît notre travail. La volonté politique comme les infrastructures sont absentes. » Sur son site (www.barthelemytoguo.com), il écrit même : « Nous, Africains, ne pouvons nous offrir le “luxe” de capituler, de geindre et d’attendre. Il est primordial que nous imaginions nous-mêmes nos solutions dans tous les domaines. » Paroles, paroles ?

Avec ses propres deniers « gagnés sur le terrain de la création », Toguo a édifié Bandjoun Station, à 3 km de Bafoussam. Deux édifices qui accueilleront des expositions et des artistes du monde entier… mais aussi 3 hectares de terrain transformés en pépinière caféière pour militer en faveur de l’autosuffisance alimentaire. « Au pays, je suis un amoureux de la terre… et un véritable paysan », dit-il. Son engagement est sans doute bien moins vain que ne le suggèrent les têtes de mort qui ornent ses doigts.

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