Économie

Pourquoi la dette africaine attire les investisseurs

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Mis à jour le 3 juin 2013 à 16:27

Même les pays les plus fragiles connaissent le succès sur les marchés internationaux. La raison ? Les investisseurs cherchent une alternative à la faiblesse des taux servis par les pays développés.

À l’exception de l’Afrique du Sud, les pays subsahariens ont été totalement absents des marchés financiers internationaux jusqu’en 2007. Depuis, neuf d’entre eux ont émis environ 6 milliards de dollars (4,6 milliards d’euros) d’eurobonds, ces fameux emprunts internationaux libellés en dollars. Sur les derniers mois, la tendance s’est clairement accentuée. Le Rwanda a levé 400 millions de dollars à un taux légèrement inférieur à 7 %, une émission qui a attiré 3 milliards de dollars de souscriptions ; la Tanzanie, 600 millions de dollars, pour 2,5 milliards de dollars de promesses. Quelques mois plus tôt, la Zambie récoltait 750 millions de dollars, avec encore plus de succès.

Le Nigeria et le Ghana viennent d’annoncer qu’ils s’apprêtaient à émettre 1 milliard de dollars de dette chacun d’ici à la fin de l’année. D’après les analystes, le Cameroun, l’Angola, la Tanzanie et le Kenya pourraient également se lancer, tandis que l’Afrique du Sud, la Namibie, le Sénégal et la Zambie pourraient procéder à une nouvelle émission dans un avenir proche. Dans une note parue début mai, l’agence de notation Standard & Poor’s estime que la faiblesse des coûts de financement à l’international pourrait encourager les États africains à émettre des eurobonds.

Les États ne devraient pas se reposer sur les émissions d’eurobonds pour se financer.

Enthousiasme

Le succès de ces émissions obligataires s’explique d’abord par le contexte international : les investisseurs en quête de rendement cherchent une alternative à la faiblesse des taux servis par les pays développés. Les rendements des émissions européennes sont au plus bas, souvent inférieurs à 2 %. Même chose au Japon et aux États-Unis. La rareté relative des émissions de la part des marchés émergents a créé un enthousiasme sans précédent pour des actifs de plus en plus risqués. « Il faut aussi tenir compte d’un effet automatique. Les fonds qui suivent un indice regroupant des obligations de pays émergents investissent automatiquement dans toutes les nouvelles émissions incluses dans cet indice », explique Sergei Strigo, responsable dette émergente chez la société de gestion d’actifs Amundi, à Londres.

Pour certains analystes, si l’on peut comprendre que des pays riches en ressources naturelles comme le Nigeria, l’Angola ou la Zambie attirent les investisseurs du fait de la relative sécurité de leur approvisionnement en devises, le succès d’une émission obligataire d’un pays comme le Rwanda, dont les entrées en devises sont fortement dépendantes de l’aide internationale et des transferts des migrants, est plus difficile à justifier. Un analyste cité par le Financial Times observe même que le marché est « fou » et estime que « les investisseurs sont prêts à prêter à n’importe qui ».
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Certains directeurs de fonds s’inquiètent que la brusque poussée de la demande pour les émissions obligataires émergentes autorise des pays à faible solvabilité à emprunter à des taux sans rapport avec les risques encourus. Cela d’autant plus que le risque pris par les investisseurs est relativement faible, dans la mesure où les obligations africaines ne représentent qu’une part infime de leur portefeuille.

Mais pour le Fonds monétaire international (FMI), ces émissions successives sont une reconnaissance du fort potentiel de rendement de l’Afrique subsaharienne, lié « à l’abondance des ressources naturelles, à l’amélioration des politiques macroéconomiques et à de bonnes perspectives de développement ». Selon Gabriel Fal, président de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM, à Abidjan), les investisseurs se rendraient également compte que la gestion de la dette par les pays africains est plus vertueuse que dans les années 1980 et 1990 : « Le risque de crédit est meilleur et la transparence dans la gestion des fonds publics s’est grandement améliorée. »

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Effet de rareté

La mode pourrait malgré tout ne pas durer. Sergei Strigo récuse ainsi l’idée selon laquelle l’appétit des investisseurs pour la dette africaine serait insatiable : « Si on assiste à une augmentation de la cadence des émissions obligataires africaines, les investisseurs ne seront pas nécessairement au rendez-vous. Pour l’instant, ces émissions internationales bénéficient d’un effet de rareté, mais si un pays comme le Rwanda commence à faire appel aux marchés plusieurs fois par an, il ne trouvera plus preneur. Il ne faut pas non plus oublier que la dette africaine est une nouvelle classe d’actifs qui n’a pas été testée sur le long terme, qui n’a pas encore d’historique, au contraire des dettes des grands pays émergents comme le Brésil. Une chose est sûre : les pays africains ne devraient pas se reposer uniquement sur des émissions d’eurobonds pour se financer », prévient-il.

Le niveau d’endettement moyen au sud du Sahara, s’il se situe en deçà de 40 % en moyenne, augmente depuis la crise financière, notamment parce que les deux tiers des pays subsahariens ont mené des politiques de relance budgétaire. « Il reste une marge de manoeuvre budgétaire, mais moins qu’en 2008-2009 », affirme Roger Nord, directeur au département Afrique du FMI. Faire appel aux marchés reste bien plus onéreux que de solliciter les bailleurs : dans des pays au budget fragile, cette réalité ne semble pas éternellement contournable.