Finance

La grande évasion

| Par Jeune Afrique
Le "trou noir" représenterait sept fois le montant de la dette extérieure de l'Afrique.

Le "trou noir" représenterait sept fois le montant de la dette extérieure de l'Afrique. © James Leynse/REA

Une enquête publiée à la fin du mois de mars révèle que plus de 1 800 milliards de dollars sont sortis du continent depuis 1970. En toute illégalité.

C’est une gangrène économique qui affecte tous les pays sans exception. Mais quand la fuite des capitaux touche des États déjà très pauvres, elle cause des ravages plus grands encore. Pour la première fois, une équipe de chercheurs, dirigée par Dev Kar et Devon Cartwright-Smith, deux spécialistes en la matière, a passé au crible les comptes financiers (balance des paiements et commerce extérieur) des cinquante-trois pays africains pour tenter d’évaluer l’ampleur de ces mouvements de fonds et la quantité d’argent qui s’est évaporée. Leur étude, qui a bénéficié du soutien de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et du Global Financial Integrity (GFI, pour lequel ils travaillent), est d’autant plus passionnante qu’elle porte sur une longue période : 1970-2008, soit trente-­neuf ans.

En 44 pages bien tassées, le rapport donne des résultats globaux avant de les détailler par pays. Il est tombé comme un pavé dans la mare en pleine conférence des ministres africains des Finances, qui se tenait à Lilongwe (Malawi), les 29 et 30 mars. Il figurera surtout à l’ordre du jour du sommet du G20 à Toronto, au Canada, les 26 et 27 juin prochain. Car la traque de l’argent sale concerne aussi bien les pays émetteurs que les pays récepteurs.

Le « trou noir » est évalué à 1 800 milliards de dollars, soit près de 50 milliards de dollars par an. Ce qui représente sept fois le montant de la dette extérieure du continent (qui était de 250 milliards de dollars à la fin de 2008) et l’équivalent de près de deux années de produit intérieur brut africain. Cette évaluation prend en compte les fuites de capitaux liées aux investissements (transferts clandestins de dividendes, évasion fiscale, détournement de l’aide et de fonds publics), ainsi que les échanges de marchandises (surfacturation des produits importés et sous-facturation des exportations, la différence entre la valeur réelle et la valeur déclarée atterrissant sur des comptes secrets). Mais, avertissent les auteurs, l’évaluation n’inclut évidemment pas les fuites dont on n’a aucune trace écrite : trafic de drogue, contrebande (diamant, or, minerais rares, pétrole…), prostitution, marchandises hors douane…

Le « cas » nigérian

Sur les 1 800 milliards de dollars, les auteurs ont pu recenser 854 milliards, année par année et pays par pays, grâce à l’analyse des comptes extérieurs qu’ils ont recoupés avec ceux des partenaires commerciaux des États du continent. Le reste n’a pu être réparti selon les mêmes méthodes en raison de la complexité des transactions impliquant simultanément plus de deux pays.

« Cette enquête est une nouvelle munition dans le combat contre la pauvreté, explique Raymond Baker, directeur du GFI et auteur d’un ouvrage remarquable sur le sujet*. Tant que l’Afrique continuera à perdre un volume aussi massif de capitaux, le développement économique et la prospérité resteront des chimères. »

L’analyse détaillée des 854 milliards de dollars montre que ce sont les plus grands pays qui pâtissent le plus du fléau. Le Nigeria arrive en tête, avec 241 milliards de dollars pour la période 1970-2008, suivi par l’Égypte (131 milliards), l’Afrique du Sud (76), le Maroc (41) et l’Algérie (35). Les cinq pays d’Afrique du Nord représentent 30 % du total (232 milliards), contre 70 % pour les quarante-huit pays d’Afrique subsaharienne.

Le cas du Nigeria a été le plus médiatisé. Et pour cause : l’argent détourné par le général Sani Abacha et sa famille entre 1993 et 1998 est estimé à plusieurs milliards de dollars. En 2005, l’État nigérian n’avait récupéré que 458 millions de dollars sur leurs comptes secrets ouverts en Suisse. Certes, à la fin de novembre 2009, 350 millions supplémentaires ont été gelés sur les comptes helvétiques d’Abba Abacha, l’un des fils du dictateur déchu. Mais on ignore toujours où sont cachés les milliards restants.

Obama en première ligne

D’autres potentats, présidents, ministres, hauts fonctionnaires, hommes d’affaires ont profité de leur pouvoir pour siphonner une partie de l’argent du contribuable et le rediriger vers des comptes à l’étranger en toute tranquillité. Notamment dans ces paradis fiscaux que, depuis la crise de l’automne 2008, les dirigeants des sept plus grandes puissances économiques de la planète (le fameux G7) vouent aux gémonies et promettent d’éliminer.

Le président Barack Obama est monté en première ligne dans cette guerre qui concerne aussi son pays. Selon les estimations de l’administration américaine, le manque à gagner fiscal des États-Unis (dû à la fuite des dividendes et autres revenus) s’élèverait à 100 milliards de dollars par an. Le volume des avoirs américains non déclarés à l’étranger est, lui, évalué à 1 000 milliards de dollars. En vertu d’une loi approuvée le 18 mars par Barack Obama, les institutions financières internationales opérant aux États-Unis verront désormais leurs activités taxées de 30 % si elles ne déclarent pas le contenu des comptes ouverts chez elles à l’étranger par des citoyens américains.

Les pays africains gagneraient, à l’instar de Washington, à lutter efficacement et publiquement contre l’évasion de capitaux. Les administrations chargées de cette lutte doivent faire preuve­ d’intégrité, de neutralité et d’une bonne dose de courage. Elles risquent bien évidemment de se heurter à des intérêts puissants et à bon nombre de personnalités : responsables politiques et leurs proches, hommes d’affaires, douaniers, policiers, agents du fisc… Autant d’intouchables qui échappent jusqu’à présent à la justice.

 

* Capitalism’s Achilles Heel : Dirty Money and How to Renew the Free-Market System, (John Wiley & Sons Inc., 2005, 438 pages).

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