Politique

Guillaume Soro : Laurent Gbagbo « n’a jamais fait du désarmement un préalable à l’élection »

L’ancien chef des rebelles vient d’affronter la plus grave crise politique depuis son accession au poste de Premier ministre, il y a trois ans. En jeu : ses relations avec Laurent Gbagbo, la tenue de l’élection présidentielle… et son propre avenir.

Mis à jour le 13 avril 2010 à 15:05

Vers 2 ou 3 heures du matin, avant d’aller se coucher, Laurent Gbagbo n’aime rien tant que de regarder un DVD de western ou de péplum. Sergio Leone, Clint Eastwood, John Wayne, Cecil B. DeMille et Spartacus lui ont ainsi appris, selon ses propres dires, que « les grandes batailles ne s’engagent qu’à la fin ». La Côte d’Ivoire approche-t-elle de la fin du film, en l’occurrence de cet affrontement électoral sans cesse annoncé et sans cesse repoussé entre le président sortant et ses deux principaux adversaires, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié ? Rien n’est moins sûr et nul, dans cet Abidjan caniculaire au bord de la crise sociale et politique, à peine rafraîchi par les premières ondées de la saison des pluies, ne se hasarde plus au moindre pronostic. Pas même le Premier ministre, Guillaume Soro, arbitre de cet interminable avant-match et qui vient juste d’entamer la quatrième année d’une drôle de cohabitation prévue pour durer quelques mois.

Né il y a trente-huit ans en pays sénoufo, celui qui fut successivement leader étudiant, chef rebelle, ministre, avant d’accéder à la primature, à la suite de l’accord de Ouagadougou, en mars 2007, traverse depuis trois mois une période particulièrement délicate. Polémique sur les listes, double dissolution de la commission électorale et du gouvernement, désarmement des Forces nouvelles (dont il est toujours le secrétaire général), autant de motifs de tension et de crispation, tout particulièrement avec un chef de l’État dont, à l’évidence – comme l’auteur de ces lignes a pu le constater en lui rendant visite en son palais de Yamoussoukro –, il ne jouit plus de la confiance quasi sereine d’il y a encore quelques mois, quand Laurent Gbagbo ne cessait de répéter : « Il faut protéger le petit. »

Le « petit », dont les années en politique dans le féroce marigot ivoirien comptent manifestement double, a pris de l’assurance, un peu d’embonpoint, mais, surtout, de l’expérience.

L’entretien exclusif que vous allez lire a été recueilli dans une annexe de la primature, à Abidjan, le 27 mars. 

 

Jeune Afrique : Lors de votre dernière interview à Jeune Afrique, en septembre 2008, vous nous assuriez que l’élection présidentielle était imminente. Un an et demi plus tard, vous nous l’annoncez pour mai ou juin prochains, sans que personne, ou presque, ne vous écoute. Y croyez-vous vous-même ?

Guillaume Soro : Je ne vais pas vous contredire sur ce point. Les reports successifs de l’échéance ne peuvent que contribuer à décrédibiliser l’ensemble de la classe politique ivoirienne aux yeux de l’opinion, dont l’impatience s’accroît au fil des délais non tenus. Pourtant, sans que cela constitue une excuse, je ne me lasserai jamais de répéter à quel point le processus d’établissement des listes électorales est ici complexe et sensible, dans la mesure où il revient à déterminer qui est ivoirien et qui ne l’est pas. Il a fallu pour cela multiplier les croisements informatiques et les recherches par ascendants, rouvrir les fichiers historiques, mettre en œuvre une phase de contentieux en publiant la liste des 5,3 millions d’électeurs considérés comme ivoiriens par l’État, établir une liste grise d’un peu plus de 1 million de personnes, qui auront à prouver leur nationalité auprès de la CEI [Commission électorale indépendante, NDLR].

Certes, tout cela aurait pu se régler dans un délai raisonnable si un minimum de confiance existait entre les parties. Ce n’est hélas pas le cas. Et cela nous a coûté cher, en argent et en temps.

En accès de fièvre aussi. Depuis le début de l’année, la Côte d’Ivoire est à nouveau sur le fil du rasoir. Comment vivez-vous cette période de tension ?

Difficilement, comme vous l’imaginez. Tout commence le 6 janvier, quand le chef de l’État m’informe que, selon ses renseignements, le président de la CEI, Robert Beugré Mambé, aurait tenté de manipuler la liste électorale au profit de l’opposition. À l’entendre, sa décision est prise : il va le jour même, à l’occasion de la présentation de ses vœux, annoncer la dissolution de la Commission électorale. Je lui ai aussitôt demandé d’y surseoir, le temps de mener ma propre enquête. Il m’a écouté. J’ai alors convoqué Beugré Mambé, qui s’est défendu de toute velléité de fraude. Selon lui, les fameux 429 000 électeurs de la « liste grise » qu’il aurait tenté de faire inscrire sur la liste définitive n’étaient en réalité qu’un stock d’école, à usage de croisement et de simulation purement internes à la CEI, pour sa propre gouverne.

Le problème est qu’il y a eu des fuites et que les CD contenant les noms de ces électeurs se sont retrouvés à l’extérieur de la commission, prêts, pour certains, à être intégrés sur la liste officielle. Alors, mettez-vous un peu à la place du camp présidentiel : il est minoritaire au sein de la CEI, dirigée de surcroît par un membre du PDCI-RDA [Parti démocratique de Côte d’Ivoire, NDLR], c’est-à-dire de l’opposition. Il est donc à l’affût du moindre dérapage, lequel prend aussitôt des proportions nationales. C’est ce qui s’est passé, et cela aurait produit les mêmes effets, mais en sens inverse, si la Commission électorale avait eu pour patron un membre du FPI [Front populaire ivoirien, au pouvoir, NDLR].

Quel est votre jugement personnel sur Robert Beugré Mambé ? A-t-il commis une simple erreur ou une faute intentionnelle ?

Je n’ai pas le sentiment qu’il ait voulu frauder délibérément. Ce serait trop gros et, tôt ou tard, cela serait apparu. Non, c’est une maladresse. En d’autres termes : responsable, mais pas coupable. Cette affaire aurait d’ailleurs très bien pu et dû se régler dans le cadre d’une simple enquête interne, mais dans le contexte ivoirien, marqué par la suspicion et la méfiance, rien n’est anodin.

Pour preuve : le camp présidentiel a aussitôt considéré que cet incident n’était que la partie émergée de l’iceberg et qu’il fallait réviser l’ensemble de la liste officielle. Il a donc dépêché des agents dans les villes et les villages afin de débusquer ce qu’il considérait être comme des faux inscrits, avant de transmettre leurs noms à la justice. Il ne nous a pas fallu longtemps pour nous apercevoir que tous ces présumés fraudeurs appartenaient à une même région, le Nord, une même communauté et une même ethnie. Le danger de voir resurgir les démons du passé était clair. J’en ai parlé au chef de l’État, qui m’a répondu que mes craintes n’étaient pas fondées et qu’il fallait que je me décomplexe à ce sujet : il s’agissait, selon lui, de détecter les fraudeurs et non de faire la chasse à une communauté.

Votre opinion ?

Quelle que soit la bonne volonté du président, il y a eu des violences, des dérapages et des excès de zèle à la base. Cela devenait incontrôlable. Je lui ai donc demandé de suspendre ce processus, ce qu’il a accepté, mais cela ne réglait rien sur le fond. Je suis alors allé à Ouagadougou voir le facilitateur Blaise Compaoré et, tous deux, nous avons reçu Robert Beugré Mambé. Pour sortir de la crise, il fallait qu’il démissionne, il n’y avait pas d’autre solution. Le président Compaoré et moi-même le lui avons dit. Mais il a refusé, arguant qu’une démission serait perçue comme un aveu de culpabilité. Nous étions le 11 février.

De retour à Abidjan, le président Gbagbo me convoque : « Je viens de parler au téléphone avec le facilitateur, me dit-il en substance, je vous informe de ma décision : je dissous la CEI et le gouvernement, cette fois c’est irrévocable. » J’accuse le coup. Il ajoute alors : « Je vous reconduis et je vous demande de me proposer un nouveau gouvernement. Avez-vous un commentaire à formuler, monsieur le Premier ministre ? » Non, je n’en ai pas, pour une raison très simple : Beugré Mambé ayant refusé de démissionner, je n’ai pas d’alternative, pas de solution, pas de plan B à proposer.

Il vous restait pourtant une carte en main : votre propre démission.

Je me suis donné le temps de la réflexion avant d’accepter formellement ma propre reconduction. Dans la nuit du 11 au 12 février, j’ai réuni mes collaborateurs et leur ai dit : « Ne nous précipitons pas, attendons le discours du président, jugeons-le sur la forme et sur le fond avant de nous engager dans un sens ou dans l’autre. » Le vendredi 12 février, Laurent Gbagbo annonce la double dissolution tout en restant dans le cadre de l’accord de Ouagadougou. Personnellement, j’estime cette position convenable et acceptable, mais je tiens à m’entourer de conseils. Je téléphone au président Compaoré, qui m’encourage à conserver mon poste de Premier ministre afin de ne pas laisser la Côte d’Ivoire basculer dans l’inconnu. Je consulte à nouveau mes collaborateurs, dont l’avis est nettement partagé ; certains souhaitaient ouvertement que je rende mon tablier.

En définitive, je prends ma décision, seul face à mon destin. L’opposition vient de produire un communiqué appelant à contrer « par tous moyens » le chef de l’État. Le pays est à deux doigts d’une nouvelle guerre civile. Pour éviter un bain de sang, je décide donc de rester, en m’accrochant à un bout de phrase du discours du président, quand il affirme vouloir conserver le cadre de l’accord politique de Ouagadougou. Je positive délibérément ce discours. Je n’ai pas d’autre choix. Le 13 février, je rends publique ma position. Il m’a fallu quatre heures pour écrire ces quelques lignes. C’est dire si, dans ce genre de situation, on mesure le poids de chaque mot…

Il vous faut ensuite vingt jours pour former un gouvernement dont on a l’impression qu’il est composé de figurants, l’essentiel des pouvoirs étant entre les mains des conseillers du président Gbagbo. Apparemment, vous n’avez pas été payé de retour…

Le gouvernement Soro II est un gouvernement de partis politiques, issu, comme le premier, de l’accord de Ouagadougou. Contrairement au premier, j’ai eu la possibilité de discuter de chaque nom qui m’était soumis, d’en écarter certains et de passer des compromis. Une vraie négociation, pour une vraie cohabitation.

Le ministre de l’Intérieur, Désiré Tagro, qui n’est pas votre tasse de thé, vous a été imposé.

Désiré Tagro est un choix du président, que j’ai accepté. Tout comme le ministre de la Justice, Mamadou Koné, est un choix du Premier ministre, que le président a fini par accepter. En définitive, et contrairement à votre impression, mes pouvoirs ont été renforcés.

Une crise est à peine apaisée qu’une autre pointe à l’horizon. Le camp présidentiel exige aujourd’hui que le désarmement de vos partisans des Forces nouvelles (FN) soit effectif avant la tenue de l’élection présidentielle. Pascal Affi Nguessan, le patron du FPI, vous somme de prendre vos responsabilités, et Charles Blé Goudé, le leader des Jeunes Patriotes, vous accuse de vous comporter en chef de l’État dans votre fief de Bouaké. Que leur répondez-vous ?

Rien. J’ai signé un accord avec M. Laurent Gbagbo, président de la République, pas avec son entourage, dont je sais – pour en avoir discuté avec lui – à quel point quelques éléments le gênent parfois par leurs déclarations intempestives.

Cela dit, encore une fois, mettons-nous à la place du FPI. Certains de ses dirigeants n’ont jamais accepté que je sois Premier ministre, ils guettent donc la moindre occasion pour troubler la relation entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro. Pour eux, l’accord de Ouagadougou était une erreur et le chef de l’État se fait endormir par son chef du gouvernement, lequel ne rêve que de l’envoyer dans le mur.

En l’espèce, je considère que, tant que le président de la République ne m’aura pas parlé de cette affaire de désarmement – ce qui relève de son choix souverain –, ce problème n’a pas lieu d’être posé.

Il n’empêche, la question mérite une réponse : le désarmement doit-il être un préalable à l’élection ?

L’accord que nous avons conclu est précis à cet égard. Les militaires issus des Forces nouvelles destinés à rejoindre les rangs de l’armée dite régulière doivent auparavant être encasernés dans quatre villes : Bouaké, Séguéla, Man et Korhogo. La réunification physique entre les deux armées interviendra un mois après l’élection du nouveau président de la République. Voilà ce que dit l’accord de Ouagadougou. Pour le reste et quels que soient les incidents de ces derniers mois, regrettables, certes, mais intervenus dans le contexte que j’ai décrit et volontairement montés en épingle par ceux qui veulent liquider « Ouaga », je suis fier de constater que le Nord, tout le Nord, est désormais ouvert. Le président Gbagbo l’a sillonné et ses partisans y tiennent meeting sans qu’il y ait eu un seul coup de feu. L’administration, les préfets, les sous-préfets, les banques s’y sont redéployés. Cessons de vivre avec les clichés de 2002.

Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question.

Mais le chef de l’État, que je sache, n’a jamais fait du désarmement un préalable à l’élection ! Dans tous les pays qui ont connu un conflit de ce type, que fait-on ? On définit une plate-­forme sécuritaire minimale qui permette de tenir l’élection. On n’attend pas que le dernier soldat ait déposé son arme pour aller voter. Maintenant, s’il s’agit de rassurer le camp présidentiel, dont je peux comprendre certaines des inquiétudes, j’ajoute ceci : au nom des Forces nouvelles, je m’engage à ce que, le jour J, aucun électeur ne soit empêché d’aller déposer son bulletin dans l’urne et qu’aucune urne ne soit escamotée. Nous sommes même prêts à ce que l’ONU déploie dans le Nord un contingent supplémentaire faisant office de force de police.

Vous dites que le président ne s’est pas prononcé sur ce sujet. Mais l’ambassadeur de Côte d’Ivoire auprès des Nations unies, Alcide Djédjé, qui est aussi son conseiller diplomatique, l’a fait à sa place à New York. Pour lui, le désarmement et la réunification sont des préalables incontournables.

M. Alcide Djédjé aurait dû s’assurer auparavant que non seulement le chef de l’État, mais aussi le Premier ministre, étaient en phase avec la version de son allocution. Il est l’ambassadeur de l’État de Côte d’Ivoire auprès des Nations unies, pas celui du FPI.

Et quand Pascal Affi Nguessan déclare que vous avez deux mois pour désarmer, selon vous, cela n’engage que lui ?

Oui, tout président du FPI qu’il est. D’ailleurs, il n’a pas été associé à l’accord de Ouagadougou du 4 mars 2007, et je ne suis pas sûr qu’il le com­prenne.

Où en sont vos rapports avec Alassane Ouattara ? Vous fait-il toujours confiance ?

Si je n’avais pas sa confiance, je ne serais pas parvenu à régler la crise de la CEI ni à former le nouveau gouvernement. Nous nous sommes beaucoup parlé, il m’a soutenu pendant cette épreuve et il m’a aidé à trouver la solution.

Et avec Henri Konan Bédié ?

Je suis un arbitre, et un bon arbitre doit tout faire pour ne pas être récusé, même s’il lui arrive parfois d’être contesté quand il siffle un coup franc ou brandit un carton. Je dialogue donc également avec M. Bédié, cela va de soi.

Ceux qui vous critiquent estiment que l’exigence de désarmement préalable vous pose un problème pour une raison simple. Sur les dix « com’zone », les chefs militaires de l’ex-rébellion des Forces nouvelles, vous n’en contrôleriez en réalité que deux, dont le célèbre Wattao, à Séguéla. Où est la réalité ?

C’est ridicule. Si je n’en contrôlais que deux, je ne ferais pas un jour de plus à la tête des Forces nouvelles. En tant que secrétaire général des FN, j’ai des relations de confiance et de hiérarchie avec tous les commandants de zone et avec l’ensemble de leurs hommes.

Soit. Vous êtes donc également responsable du comportement de ces chefs, dont certains, vous le savez, ont tendance à se conduire en seigneurs de guerre locaux…

Les Ivoiriens savent que, depuis 2002, j’ai à plusieurs reprises sanctionné, voire évincé, ceux d’entre eux qui se livraient à des pratiques contestables, à quelque niveau qu’ils se situent. L’un des derniers en date est Zakaria Koné, qui a été démis de ses fonctions [en mai 2008, NDLR].

Martin Kouakou Fofié, le com’zone de Korhogo, lui, est toujours en place, alors qu’il figure sur la liste onusienne des personnalités sous sanctions.

Les faits reprochés à Fofié datent de 2004. Il était dans son camp quand il a été attaqué. Il y a eu ensuite des dérapages dont on peut toujours discuter. Mais je n’étais pas, à l’époque, en position de prendre une décision différente de celle qu’a prise l’ensemble du mouvement des FN sur cette affaire. Il y a donc eu attaque, puis contre-attaque de la part de Fofié. Sa réaction a-t-elle été disproportionnée ? Je suis ouvert à la discussion.

L’ONU a publié en octobre 2009 un rapport sans complaisance à propos des divers trafics – cacao, diamants, armes… – auxquels s’adonneraient quelques-uns de vos com’zone. L’avez-vous lu ?

Oui, et j’ai donné instruction au ministre de la Justice de mettre en place une équipe d’experts afin d’y répondre le plus précisément possible. Maintenant, soyons objectifs. Si une partie du cacao du Nord transite par le Burkina pour être évacué via le port de Lomé, c’est avant tout parce que les opérateurs économiques y trouvent, toutes taxes comprises, leur compte, et non parce qu’on leur aurait interdit de l’envoyer sur Abidjan. C’est d’ailleurs en fonction de cette même logique, purement commerciale, que, bien avant 2002, une part du cacao ivoirien prenait la direction du Ghana et une part du café celle de la Guinée. Je ne nie pas ces détournements, que nous sommes en train de traiter. Je dis qu’ils ne sont ni politiquement intentionnels ni nouveaux.

Reste que ceux qui en bénéficient ont intérêt à ce qu’ils perdurent. La réunification et l’élection présidentielle ne les arrangent pas.

Les chefs militaires des Forces nouvelles savent très bien que tout a une fin et qu’il serait vain de s’opposer à la dynamique de l’unité retrouvée et du respect de l’autorité de l’État. Ceux d’entre eux qui seraient tentés d’enrayer la marche de l’Histoire l’apprendront à leurs dépens. Je n’ai jamais hésité à le leur dire : la récréation est finie. Désormais, les portes de la politique, de l’administration ou de l’armée nationale s’ouvrent devant eux. À eux d’en profiter.

MM. Gbagbo, Ouattara et Bédié veulent-ils vraiment de cette élection présidentielle ?

A priori, oui, puisqu’ils se disent tous trois persuadés de l’emporter. M. Ouattara m’assure qu’il va gagner, M. Bédié me jure qu’il va faire un raz-de-marée et M. Gbagbo se dit certain qu’aucun des deux ne peut le battre. J’en conclus donc qu’ils sont pressés d’en découdre et je n’ai aucune raison de ne pas leur accorder ce crédit.

Mais je suis conscient d’une chose : celui qui a le plus besoin de garanties et le plus besoin d’être rassuré, c’est le chef de l’État lui-même. Son cas est unique sur le continent : il va à l’élection avec une Commission électorale qui ne lui est pas acquise, une opposition organisée et unie, et un Premier ministre neutre et arbitre. En général, les présidents sortants s’arrangent pour contrôler la Commission électorale, diviser l’opposition et avoir un chef du gouvernement à leur botte. Laurent Gbagbo n’a rien de tout cela. Il est donc normal qu’il s’entoure de précautions. Et normal que je fasse tout pour le rassurer.

Êtes-vous réellement impartial ?

Je m’y efforce en tout cas. Au risque d’être traité de « vendu » par certains, quand j’ai décidé de rempiler le 12 février, et d’« acheté » par d’autres, quand je refuse que l’on touche à la liste officielle des 5,3 millions d’électeurs inscrits. Mais je suis un arbitre un peu particulier : mon unique objectif, c’est l’élection présidentielle, et je n’ai pas droit au carton rouge.

Croyez-vous aux sondages électoraux réalisés ces derniers mois ?

Je n’ai aucun commentaire à faire sur les sondages. Si je le faisais, je sortirais de mon rôle.

Où en est l’enquête sur l’attentat du 29 juin 2007, qui a failli vous coûter la vie ?

Elle est au point mort. Les juges ont beaucoup de mal à la mener. Après l’élection, il sera toujours temps de la relancer.

Vous êtes Premier ministre depuis trois ans. Avez-vous déjà songé à démissionner ?

Oui, à deux reprises. Après l’attentat de 2007 et plus récemment, au début de cette année, lors de la crise de la CEI. Deux crises de découragement, vite surmontées pour ce que je crois être le bien du pays.

Et pour votre propre avenir. Si vous réussissez l’élection présidentielle, tous les espoirs vous sont permis, notamment celui de vous faire élire un jour à la tête de la Côte d’Ivoire.

Tout le monde le dit et le prédit. Mais je n’en suis pas là.

Que ferez-vous au lendemain du jour J ?

Je remettrai ma démission au président élu, le devoir accompli. Et je partirai en vacances.

Où ?

C’est mon secret.

Et ensuite ?

J’ai lu quelque part une interview du père de Nicolas Sarkozy dans laquelle il dit que son fils vivrait mieux s’il renonçait à la politique. Eh bien, je suis d’accord avec lui.

J’ai le droit de ne pas vous croire ?

Je vous le concède.

Je m’aperçois que je ne vous ai pas posé la question essentielle : quand l’élection aura-t-elle lieu ?

J’ai du mal à imaginer que le 7 août prochain, jour de notre fête nationale et du cinquantième anniversaire de notre indépendance, la Côte d’Ivoire n’aura pas encore dépassé cette échéance. Dans le cas contraire, la fête risque d’être bien triste.