Politique

Peurs blanches, colères noires

Alors que les assassins de Terreblanche comparaissent au tribunal, la foule scande l'hymne national. © Alexander Joe / AFP

Plus personne ne parlait du leader de la droite raciste, Eugène Terreblanche. Pourtant, son assassinat a réveillé les extrémistes de tous bords. Le fait divers est rapidement devenu une affaire politique qui ébranle le pays.

Il y a encore quelques mois, l’assassinat d’Eugène Terreblanche, leader fatigué et quasi oublié d’une extrême droite blanche marginalisée, n’aurait pas fait la une des journaux. Certains auraient condamné le meurtre comme n’importe quel autre meurtre, les autres se seraient contentés d’un « bon débarras ». Quelques nostalgiques auraient agité le drapeau blanc, rouge et noir de son parti moribond (l’AWB, le mouvement de résistance afrikaner) et chanté l’ancien hymne national sur sa tombe, passant, aux yeux de la majorité des Sud-Africains, pour de pauvres bouffons en perdition.

Rien ne s’est passé comme ça. Contre toute attente, la mort de Terreblanche a déclenché la plus grande vague de défiance entre Noirs et Blancs depuis les premières élections libres, en 1994. Amplifié par des médias internationaux qui, pour cause de Coupe du monde de football, s’accrochent à chaque soubresaut de l’actualité sud-africaine, et par une opposition et une presse locale qui font feu de tout bois, le fait divers est devenu une crise nationale.

L’affaire est arrivée au mauvais moment, alors que l’actualité était focalisée autour d’un chant de guerre en langue xhosa, un des hymnes de l’Umkhonto We Sizwe (MK, la branche armée de l’ANC) pendant son combat contre l’apartheid. Remis au goût du jour par le président de la Ligue de la jeunesse de l’ANC, le très controversé Julius Maléma, la chanson est connue pour son refrain, qui appelle à « tuer les Boers », les fermiers afrikaners.

La justice venait de déclarer que cet appel au meurtre était illégal et anticonstitutionnel, mais l’ANC avait menacé de faire appel au motif que le refrain faisait partie du patrimoine historique du pays. Pour ajouter à la polémique, Julius Maléma, en visite au Zimbabwe le week-end même où Terreblanche était tué, s’est fait un plaisir de reprendre le refrain en public, narguant les « juges blancs » qui avaient osé lui donner tort.

Crime crapuleux

Il n’en a pas fallu plus pour que la mort de Terreblanche soit interprétée comme la conséquence directe des provocations de Maléma et passe ainsi du fait divers à l’affaire politique. Qu’importe que les deux agresseurs, âgés de 15 ans et 28 ans, aient eux-mêmes expliqué qu’il s’agissait d’une vengeance après une querelle pour non-paiement de leur gage. La maman du plus jeune a indiqué que son fils n’avait pas été payé depuis plusieurs mois.

Depuis 1994, pas moins de 2 500 fermiers blancs ou membres de leur famille ont été assassinés, et il y a longtemps que les syndicats d’agriculteurs dénoncent des crimes politiques. Pour la police, comme pour le gouvernement, il s’agit ni plus ni moins de la criminalité ordinaire, celle qui est un drame pour tout le pays. La brutalité, l’extrême violence de ces meurtres ou les humiliations qui les accompagnent – Terreblanche, une fois mort, a été déshabillé par ses agresseurs – alimentent pourtant la théorie selon laquelle les fermiers sont une cible pas comme les autres.

Piliers du régime afrikaner, ils sont aujourd’hui accusés de continuer de maltraiter leur personnel et de résister au changement. De plus en plus, cette minorité blanche adopte une attitude de tribu assiégée, rendue plus défiante encore par la réforme agraire, qui prévoit une large redistribution des terres en faveur des populations spoliées sous l’apartheid. Dans les campagnes, le spectre d’une réforme à la zimbab­wéenne affole.

Et encore une fois, dans ce contexte, le meurtre de Terreblanche ne pouvait pas plus mal tomber. Le vieil homme a été assassiné dans son village de Venters­dorp, à une centaine de kilomètres de Johannesburg, alors qu’à Harare, après avoir chanté « tuez les Boers », Maléma apportait son soutien à Mugabe et à sa brutale réforme agraire.

Vague de haine

Curieusement, les deux jeunes meurtriers se sont rendus d’eux-mêmes à la police. Étaient-ils convaincus qu’ils n’avaient finalement pas, en « tuant un Boer », commis un acte si grave ? Qu’ils seraient couverts ou en tout cas « compris » ? Peut-être ont-ils simplement pensé qu’en s’enfuyant ils risquaient, une fois rattrapés, une sentence plus lourde ? Leur procès, qui débutera le 14 avril, devrait donner quelques explications.

En attendant, politiques et analystes s’interrogent sur la portée de l’événement. Le meurtre de Terreblanche est une « allumette jetée sur de l’herbe sèche » et peut déclencher « une vague énorme de haine et de rage refoulées », estime Helen Zille, leader du second parti du pays, l’Alliance démocratique. Le parti zoulou, l’Inkhata Freedom Party (IFP), n’a pas manqué l’occasion d’attaquer l’ANC, dénonçant la « détérioration de l’État de droit et de l’ordre constitutionnel ». « Les fermiers blancs sont tués en Afrique du Sud à un rythme qui, dans d’autres pays, aurait justifié l’instauration de l’état d’urgence », estime l’IFP, qui accuse l’ANC et le président Jacob Zuma, en soutenant Julius Maléma, de cautionner les meurtres de fermiers.

Jacob Zuma avait, dès l’annonce du meurtre, appelé au calme, mardi 6 avril. L’ANC réfutait tout lien avec le chant « historique », estimant que Maléma n’était qu’un « bouc émissaire ». Le parti demandait cependant à ses membres de s’abstenir de polémiquer et de chanter les refrains litigieux avec « circonspection ».

L’Afrique du Sud de Jacob Zuma n’est pas celle de Nelson Mandela. La première législature était celle de tous les espoirs, l’actuelle est faite de rancœurs. Malgré la naissance d’une classe moyenne et d’une petite élite noire prospère, la grande majorité n’a pas, depuis seize ans, vu les changements qu’elle attendait. La colère gronde dans les townships, et les discours enflammés d’un Maléma demandant la nationalisation des mines ou une redistribution des terres à la Mugabe finissent par avoir un écho.

La réconciliation façon Mandela et Desmond Tutu, qui excluait toute forme de revanche, est critiquée. La position de Winnie Mandela dénonçant les concessions faites par son ancien époux à la minorité blanche est partagée par bon nombre de Sud-Africains, pour qui le « miracle » n’a profité qu’aux Blancs.

Racisme ordinaire

Jusqu’ici, pourtant, les incidents à caractère clairement raciste sont restés extrêmement rares, un rugbyman qui ne veut pas partager sa chambre avec un Noir, des étudiants stupides qui humilient une femme de ménage, et bien sûr plusieurs affaires de violences de fermiers blancs envers leurs employés. Le plus souvent, la victime est noire et la minorité blanche « miraculeusement » épargnée. Il n’y a jamais eu en effet de déferlement de haine anti-Blancs, et même quand Chris Hani, le leader communiste, a été assassiné en 1993 par des extrémistes blancs, l’ANC est parvenu à endiguer la colère. À cette époque, Mandela n’était pas encore président, il avait déjà eu l’attitude d’un grand chef d’État qui ne cède ni au populisme ni aux vagues d’émotion.

Est-ce pour autant la fin de la nation Arc-en-Ciel ? Contrairement à ce qu’ont pu écrire certains journaux, il n’y a pas une exacerbation des tensions raciales mais une radicalisation des extrêmes. Une minorité qui ne peut agir à la marge, même si un petit groupe très déterminé peut causer d’importants dégâts. Le risque d’implosion n’est pas pour autant exclu. Le gouvernement, l’ANC, Jacob Zuma ont aujourd’hui l’énorme responsabilité d’empêcher que ces extrêmes ne mettent en péril la cohésion nationale. Mandela avait su utiliser la Coupe du monde de rugby pour construire la jeune nation, il faudra à Zuma plus qu’un Mondial de football pour la maintenir unie.

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