Culture

Fadhel Jaïbi a bonne mémoire

Mis à jour le 20 avril 2010 à 19:23

Après le retentissant Khamsoun, en 2007, le dramaturge tunisien revient avec Yahia Yaïch (Amnesia). Une pièce sur le pouvoir et la mémoire des peuples.

Trente secondes de stupeur suivies d’une longue standing ovation saluent la dernière création de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, Yahia Yaïch. Les fondateurs de la troupe Familia Productions avaient fait couler beaucoup d’encre, en 2007, avec Khamsoun, en explorant les rapports entre défaite des idéologies, répression et intégrisme. Cette fois-ci encore, les auteurs avaient entouré leur travail de secret et de mystère, et le Tout-Tunis, présent à la première, le 2 avril, se demandait où ce duo imprévisible du théâtre tunisien allait bien pouvoir le mener.

Sous une lumière crue et dans un silence abyssal, les comédiens, surgis de nulle part, investissent la scène. Ils paraissent hypnotisés, à deux doigts de la catalepsie. Yahia Yaïch, homme au pouvoir, est destitué et assigné à résidence avec sa famille. Il se cloître dans sa bibliothèque, qui est brusquement dévastée par un incendie dont il réchappe miraculeusement. Hospitalisé pour confusion mentale, Yahia est pressé de questions policières par des psychiatres chargés de découvrir les origines du drame. Était-ce une tentative de suicide, un accident, une volonté de faire disparaître des documents compromettants ? À moins qu’on ait voulu se débarrasser de lui…

Depuis leurs débuts au Nouveau Théâtre de Tunis, troupe fondée dans les années 1970, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar ont pris l’habitude de mêler interrogatoires et ambiance psychiatrique. Mais cette fois-ci, ils font de cette trame un prétexte pour démonter, avec un énorme culot, les rouages du pouvoir. Alors que Yahia, avec la superbe des puissants, soutient « n’avoir rien à déclarer ni aux médecins ni à l’opinion publique », les paradoxes se faufilent et abordent le silence, qui « n’est pas une solution », et l’expression quand « les langues sont coupées ».

Les rafales de questions des médecins sont comme l’écho de procès intentés à des dictateurs tels que Saddam ou Ceausescu, et un subtil glissement déplace le personnage omnipotent vers une position de victime. La presse est de la partie, illustration de la langue de bois. Seule une journaliste, campée par la splendide Jalila Baccar, tente d’accomplir ce qu’elle pense être sa mission.

Télé, foot et mezoued

Les onze comédiens, qui accomplissent une performance remarquable, incarnent chacun plusieurs personnages. Et paraissent être cinquante au milieu d’une scénographie totalement dépouillée, qui joue sur le noir (de la scène) et le blanc (chaises en plastique, gobelets et blouses des médecins). Cette bichromie met en relief un verbe qui constate et interpelle : « Qu’avons-nous aujourd’hui ? La télévision, le football et le mezoued [un instrument de musique populaire, NDLR]. » Un sous-titrage en français, tout à fait inhabituel, éclaire un texte dense.

Amnesia, le titre choisi en français (la pièce sera présentée en France en 2011), interroge une société dont la mémoire est défaillante : que retient-elle de l’Histoire, à qui demande-t-elle des comptes ? Familia Productions a offert, avec cette pièce, un réel moment de bonheur et, sans doute, un début de réconciliation avec une expression sans entraves, rare et courageuse dans un pays arabe.

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Yahia Yaïch (Amnesia), de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, jusqu’en juin, tous les vendredis, samedis et dimanches, à la salle Le Mondial, 10 rue Ibn Khaldoun, à Tunis.