Diplomatie

DSK l’Africain

Avec le Premier ministre kényan, Raila Odinga, à Nairobi, le 8 mars.

Avec le Premier ministre kényan, Raila Odinga, à Nairobi, le 8 mars. © NOOR KHAMIS/REUTERS

Conséquence des conditions drastiques mises à l’octroi de son aide, le FMI a longtemps eu sur le continent une image détestable, que son nouveau DG s’efforce peu à peu de corriger.

Université du Witwatersrand, Johannesburg, 9 mars 2010. Dominique Strauss-Kahn entre en scène pour un one man show bien rodé. Râblé, la tête rentrée dans les épaules, le directeur général du FMI tombe la veste, s’empare du micro et se lance dans un cours magistral. Une main dans la poche, il arpente les planches comme un boxeur jaugeant son adversaire. En face de lui, une assemblée d’étudiants en économie triés sur le volet. Maîtrisant parfaitement son sujet, DSK parle sans notes, dans un anglais fluide, riche en mots techniques et expressions idiomatiques.

Arrivé en Afrique le 6 mars par le Kenya, il en est reparti six jours plus tard, via Lusaka, en Zambie. À chaque étape de son périple, il n’a pas négligé les considérations locales susceptibles d’intéresser ses interlocuteurs. En Afrique du Sud, par exemple, il s’est étendu sur la valeur du rand et le faible niveau de la concurrence dans le secteur bancaire. Mais là n’est pas l’essentiel. Car si, en marge de ses rencontres officielles avec les présidents Mwai Kibaki (Kenya), Jacob Zuma (Afrique du Sud) et Rupiah Banda (Zambie), il a pris le temps de dialoguer avec des étudiants et des représentants de la société civile, c’est parce qu’il s’est lancé le défi de réhabiliter le FMI aux yeux des Africains.

« Docteur Kahn »

Il a, pour cela, habilement choisi son moment, un an après le déclenchement de la crise financière, alors que l’Afrique semble sur la voie de la guérison. Après avoir beaucoup souffert : sa croissance est tombée à 1,5 %, tandis que son revenu par habitant baissait pour la première fois depuis vingt ans. Si les Africains ont été des « victimes innocentes », le pire a néanmoins été évité. « Africa is back ! » estime DSK. Et si les dépenses en matière d’éducation, de santé ou d’infrastructures ont pu être maintenues à leur niveau antérieur, c’est grâce à des environnements économiques plus sains.

« Je suis convaincu que l’on est plus efficace lorsque les pays s’approprient ce qu’on leur propose. C’est pourquoi j’emploie volontiers la métaphore du docteur », poursuit l’ancien ministre français de l’Économie. Bref, le FMI n’est plus ce « grand méchant qui dicte ce qu’il faut faire ou ne pas faire », mais un médecin consciencieux qui incite à une meilleure hygiène de vie. « Docteur Kahn », comme l’appellent les Zambiens, peut même, à l’occasion, se montrer un brin paternaliste : « C’est vous qui tenez votre futur entre vos mains ! »

Certains le croient « neutralisé » à Washington ? Voir. Car si, en Afrique, où se fomente parfois la politique française, il prêche pour la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, le combat contre le réchauffement climatique ou la régulation des marchés, il sait bien que son message sera relayé dans l’Hexagone, puisque, dans cet objectif, il s’est attaché les services d’une professionnelle de la communication. Anne Hommel, c’est son nom, est en effet une collaboratrice de son ami le publicitaire Stéphane Fouks, patron du cabinet Euro RSCG Worldwide. Lequel conseille aussi Ali Bongo, Faure Gnassingbé et Laurent Gbagbo (cf. Le Monde, 25 mars 2010). Chacun en déduira ce qu’il veut quant à ses intentions pour 2012…

Reste que l’enfant de Neuilly-sur-Seine, qui a longtemps vécu à Agadir, au Maroc, paraît aimer sincèrement l’Afrique. En tout cas, il sait parler aux Africains. À Nairobi, il cite Nelson Mandela, l’icône continentale : « Jusqu’à ce qu’on les ait faites, les choses semblent impossibles. » Assis aux côtés Wangari Maathai, la Prix Nobel de la paix, et de Raila Odinga, le Premier ministre kényan, il se fait, dans la recherche de solutions aux maux du continent, le chantre de l’afrocentrisme et n’hésite pas à verser quelques larmes sur les conséquences du krach financier : « Dans d’autres pays du monde, vous risquez de perdre votre boulot ou votre maison. En Afrique, vous risquez de perdre votre vie ou celle de votre enfant. » Son charme nonchalant opère. À le voir ainsi, en bras de chemise, discuter avec les représentants de la société civile, on aurait plutôt tendance à le croire lorsqu’il affirme : « Nous avons changé la manière de nous adresser à l’Afrique et d’agir avec elle. » Ou quand il soutient vouloir recruter davantage d’Africains au FMI.

Soweto, 1964

En dépit de la langue de bois qu’elle manie avec dextérité, Antoinette Sayeh, la directrice du département Afrique du FMI (et ancienne ministre des Finances du Liberia), semble réellement convaincue du « tropisme » africain de son patron : « Il souhaite réellement renforcer le partenariat avec l’Afrique », jure-t-elle. « Une part de ma culture s’est construite au Maroc, où je retourne plusieurs fois par an. Cela ouvre une porte vers l’Afrique », confirme l’intéressé.

Parfois, le doute s’installe. Qu’il plante un arbre en compagnie de Wangari Maathai ou qu’il rencontre les membres d’une ONG de prévention contre le sida dans un stade de Soweto, on se dit que, décidément, il en fait un peu trop dans le symbole. Mais il parvient, malgré tout, à donner du sens à ses interventions : « Mon premier voyage à Soweto remonte à 1964. Nous y avions été emmenés par un prêtre français, et j’avais alors pu toucher du doigt ce qu’était l’apartheid. Aujourd’hui, cela me paraît difficile de ne pas y aller : c’est un tel symbole ! Et c’est aussi un moyen d’avoir un contact avec la réalité vécue par la population, au-delà des corps constitués. C’est court, ce n’est pas du travail approfondi, mais il faut le faire. »

Anne Sinclair, son épouse, l’accompagne et livre sur son blog ses impressions d’Afrique. Extrait : « Petite étape à Soweto, qui fut le township le plus emblématique de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. On n’y roule pas sur l’or, mais il y a désormais beaucoup de maisons en dur (avec toit de tôle, quand même), et l’on sent que cette vitrine insupportable de l’Afrique australe a reçu de l’argent et beaucoup d’attentions. Ce qui n’est pas le cas du slum de Kibera, à Nairobi, dont je vous ai parlé il y a quelques jours… »

La « première dame » du FMI prend son rôle à cœur, lit les journaux locaux et interroge les gens qu’elle rencontre comme si elle était toujours journaliste. Sans doute faudra-t-il encore un peu de temps – deux ans ? – avant que la « femme de », qui a offert 5 000 dollars de la part du FMI à une bibliothèque zambienne, fasse oublier la présentatrice de 7/7, l’émission politique phare des années 1980. D’ici là, DSK a encore du travail pour ravaler l’image de son institution. Il se rendra prochainement en Asie, puis de nouveau en Afrique, à la fin de l’année : Gabon, Cameroun, Centrafrique et Sénégal. 

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