Culture

Sotigui Kouyaté : le dernier tour du griot magicien

Mis à jour le 27 avril 2010 à 20:00

L’acteur Sotigui Kouyaté est décédé le 17 avril à Paris des suites d’une maladie pulmonaire. Il avait 74 ans.

« Mon père disait toujours : Sotigui, si tu fais quelque chose et que tout le monde te dit que ce que tu as fait est bien, que personne ne dit qu’il n’a pas aimé, c’est que ce que tu as fait n’est pas tout à fait humain. » Sotigui Kouyaté ne pourrait que s’étonner de l’unanimité des voix qui saluent aujourd’hui son immense travail d’acteur, de danseur et de musicien.

Conteur magique, acteur habité, griot aux confins des mondes visible et invisible, Sotigui Kouyaté est décédé le 17 avril à 74 ans des suites d’une maladie pulmonaire. Il fut un comédien hors norme. « Sotigui, c’est avant tout un physique », raconte avec émotion le réalisateur nigérien Inoussa Ousseini. Deux mètres de maigreur et d’élégance, un visage émacié mangé par une barbe en désordre, une démarche féline même quand il se soutenait avec une canne. Sur scène, à l’écran, c’est d’abord cette allure princière que l’on perçoit, comme une grâce hors du temps.

Danseur passionné

Démiurge aux multiples talents, Kouyaté a eu plusieurs vies. D’origine guinéenne, né au Mali en 1936 et « burkinabè de cœur », comme il aimait à le dire, il a d’abord été joueur de football dans l’équipe nationale de Haute-Volta (actuel Burkina) dans les années 1960. Avant d’être boxeur, enseignant, conteur, menuisier. En 1966, son ami Boubakar Dicko l’invite à jouer dans une ambitieuse pièce historique. Il accepte pour une seule raison : la pièce comporte un long passage de danse guerrière, et Sotigui est un danseur passionné. Il prend goût au jeu. Fonctionnaire au ministère du Travail et de la Fonction publique, il crée en 1966 une troupe de théâtre et se partage entre les répétitions et l’écriture de sa première pièce, La Complainte du caïman. Dans les années 1970, il commence une carrière au cinéma et tourne FVVA : Femmes, villa, voiture, argent (1972) sous la direction du réalisateur nigérien Mustapha Alassane. Le film est récompensé au Fespaco.

En 1983, le metteur en scène Peter Brook le découvre dans Le Courage des autres, de Christian Richard. « J’ai vu un plan, qu’avait choisi mon assistante, d’un arbre et d’un homme aussi grand et élancé que cet arbre, avec une présence et une qualité extraordinaires : Sotigui », raconte le ­Britannique. C’est le début d’une collaboration intense entre les deux hommes (plus de huit pièces) et d’une amitié qui ne s’est jamais démentie. Brook engage ­Kouyaté pour jouer le rôle du sage Bhisma dans Le Mahabharata, une grande épopée indienne. Il partage avec l’acteur un même sens de la famille et a constitué une troupe composée de comédiens venus du monde entier. Pendant la préparation, le metteur en scène va sublimer Sotigui, en révélant au grand public le mystère et la force du griot. Tout en valorisant les racines africaines du comédien, il lui impose une école de la rigueur et de la sobriété, qui influencera son jeu pour longtemps.

Le Mahabharata est un succès et tourne pendant près de quatre ans. Sotigui abandonne définitivement son travail de fonctionnaire et s’installe en France, conscient que « l’art n’a jamais nourri son homme en Afrique ». Pour Peter Brook comme pour Sotigui, le théâtre n’a pas de couleur, pas de race. En 1990, Sotigui incarne Prospero, le roi magicien, dans La Tempête, de Shakespeare. C’est la première fois qu’un metteur en scène européen monte cette œuvre avec un acteur noir. Par sa carrière, Sotigui n’a eu de cesse de prouver que l’art est universel et qu’il abolit les frontières. Certains s’étaient émus qu’il monte Antigone avec des acteurs maliens et réinvente le mythe d’Œdipe. Mais il était la preuve vivante qu’on peut être une passerelle entre les cultures sans jamais se renier.

Chantre de l’oralité

« Griot avant tout », chantre de l’oralité, Sotigui est le descendant d’une longue lignée de conteurs. Son obsession : transmettre, enseigner, créer le lien entre les cultures et entre les générations. Gardien de la mémoire, il était aussi inquiet de l’avenir des traditions et des valeurs africaines qu’il sentait menacées. C’est pourquoi il a ouvert un centre culturel à Bobo-Dioulasso, au Burkina, pour former les jeunes à la musique, aux percussions, à la peinture. En 1997, il crée le Mandéka Théâtre « pour empêcher les jeunes de fuir le Mali » et promouvoir la création littéraire et artistique sur le continent. Il n’aura pas eu le temps de fonder l’université des traditions africaines qu’il avait imaginée. « Chaque matin, chaque Africain doit se demander : que puis-je faire pour l’Afrique ? » martelait-il.

Ces dix dernières années, le cinéma lui a permis de se faire connaître du grand public. Avec Little Senegal (2001) et London River (2008), pour lequel il a obtenu le prix d’interprétation à Berlin, le réalisateur algérien Rachid Bouchareb lui a offert quelques-uns de ses plus beaux rôles. Dans ces deux films, on le voit au sommet de son art : hiératique et sensible, raide et félin. Avec une immense justesse, il incarne la quête de soi et de ses origines, mais aussi la perdition des immigrés, la déshumanisation du monde occidental.

Lui qui avait toujours cru à l’existence d’un monde invisible, qui avait fait de sa foi en la magie une des forces de son jeu, a rejoint les esprits. « Dans notre langue, on dit de quelqu’un qui est mort qu’il n’a fait que changer de domicile », racontait-il. Souhaitons-lui bon voyage.