Politique

Mootassem, le dindon de la farce

Propulsé en 2007 à la tête du Conseil de sécurité nationale, le frère cadet de Seif el-Islam est rapidement tombé en disgrâce. Mais son père, Mouammar Kadhafi, semble prendre un malin plaisir à entretenir l’ambiguïté sur son véritable statut.

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Mis à jour le 27 mai 2010 à 09:41

Mootassem Billah Kaddafi, le 26 septembre 2009 au Venezuela. © AFP

Syrte, le 27 mars. Mouammar Kadhafi ouvre les travaux du sommet de la Ligue arabe, dont il prend la présidence tournante pour un an. Alors qu’il est à la tribune, l’un de ses fils, Mootassem Billah, s’installe ostensiblement dans le fauteuil réservé au « Guide », au premier rang. Avec ses allures de muscadin du XVIIIe siècle – il s’habille chez les célèbres tailleurs pour hommes de Savile Row, à Londres –, Mootassem prend soin de se tenir bien droit, prêtant davantage attention aux caméras de télévision qu’aux chefs d’État et souverains qui l’entourent. Le fait est sans précédent. Le « roi des rois traditionnels d’Afrique » voulait-il ainsi présenter à ses pairs le quatrième de ses huit enfants comme son dauphin, ou encore comme son dauphin bis, aux côtés de son frère aîné, Seif el-Islam ? La question était sur toutes les lèvres dans les coulisses du sommet, sans recevoir de réponse nette, confie un diplomate arabe présent.

Nul n’ignore que sous le règne de Kadhafi père, les apparences sont souvent trompeuses. Et que ce qui pourrait être perçu comme une accession au « dauphinat » peut se révéler n’être qu’un simple rôle de figuration. Et c’est ce qui est en train de filtrer à Tripoli, où l’on apprend que les fonctions de Mootassem, patron du Conseil de sécurité nationale depuis janvier 2007, se trouvent aujourd’hui « gelées » dans l’attente d’une « restructuration », selon l’expression d’une source à Tripoli. De surcroît, ajoute cette dernière, l’unité d’élite qu’il dirige au sein de l’armée fait elle aussi l’objet d’une restructuration qui échappe à son contrôle. Bref, cela ressemble à un limogeage qui ne dit pas son nom. Que s’est-il donc passé pour qu’un tel coup de frein soit donné à une ascension pourtant fulgurante qui avait fait de Mootassem un homme fort avec qui il fallait compter ?

Celui qu’on appelle toujours le « Docteur » – il a fait des études de médecine à l’université Al-Fateh, à Tripoli, où il figure dans la promotion de 1997, mais n’a jamais exercé – a choisi de faire carrière dans l’armée. Après l’Académie militaire du Caire (1997-1998), il rentre en Libye, où, comme son frère Saadi avant lui et son cadet Khamis plus tard, il s’est vu automatiquement attribuer le commandement de sa propre unité d’élite. Il la dirige, selon des témoins, comme un chef de bande, colérique, brutal et indiscipliné. À la suite d’une dispute avec son père, et l’alcool aidant, il marche un soir avec ses blindés sur la caserne de Bab el-Azizia, à Tripoli, quartier général et domicile de son père, qui ordonne sa mise en détention. Sur intervention de l’Égypte, il est libéré et s’installe au Caire. En 2002, Hosni Moubarak en personne l’élève au rang de colonel et lui obtient le pardon du père, mettant ainsi fin à son « exil ».

Retour à Tripoli donc, où Mootassem retrouve son unité d’élite, qu’il arme de batteries lance-missiles. En janvier 2007, il est propulsé à la tête du Conseil de sécurité nationale, dont l’une des attributions est la lutte antiterroriste, ce qui lui vaut d’être reçu à Washington, en avril 2009, par la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, puis par le conseiller à la Sécurité nationale de Barack Obama. Dans son nouveau rôle, il s’attribue de larges pouvoirs, habituellement dévolus aux autres services techniques de sécurité, ou au ministre de la Défense pour les contrats d’armements, et intervient même dans la politique intérieure et l’économie (pétrole). Il est conseillé et formé par des spécialistes anglo-saxons de la sécurité nationale qui défilent à Tripoli.

Gaffe sur gaffe

Pendant quatre mois, il commet gaffe sur gaffe, certaines réelles, d’autres présumées et amplifiées. Grand fêtard devant l’Éternel, célibataire, le conseiller à la sécurité nationale de la Libye s’offre, en décembre 2009, un réveillon au Niki Beach, un club sélect des Caraïbes, dont le clou est un concert privé de la star américaine de R’nB, la très sexy Beyoncé Knowles. Des clichés le montrant lors des festivités circulent sur internet et choquent les Libyens, d’autant que le Daily Telegraph londonien rapporte dans un premier temps qu’il aurait déboursé pour cela 2 millions de dollars, avant de démentir, précisant que Mootassem était là en tant qu’invité. Ce dernier s’insurge alors contre le fait que YouTube et autres sites de partage d’images soient si facilement accessibles – bien que par des voies détournées – aux Libyens, et, avec l’aide d’experts chinois, finit par obtenir qu’ils soient totalement bloqués.

Pour la première fois, il donne des signes d’animosité à l’égard de Seif, à qui il attribue une trop grande tolérance en matière d’accès à internet et dont il cherche à saboter les efforts visant à faire libérer des centaines de repentis parmi les chefs et cadres du mouvement islamiste de la Mouqatila, pour la plupart des anciens d’Afghanistan. Mais Kadhafi père finit par céder aux demandes de Seif, aux yeux de qui ce geste est nécessaire pour assurer une « réconciliation nationale » afin que le pays se consacre à son développement et aux réformes.

À Tripoli, le bruit court même que, excédé par sa semi-disgrâce au sein de l’armée, Mootassem aurait tenté une nouvelle fois de « marcher » sur Bab el-Azizia. L’opposition en exil va jusqu’à prétendre, mais c’est invérifiable, qu’il aurait « giflé » Moussa Koussa, le ministre des Affaires étrangères et ancien chef des services spéciaux, coupable d’avoir rendu compte au « Guide » d’une visite que Mootassem aurait faite dans une antenne de la CIA au Maroc.

Pièce de théâtre

Comme au théâtre, la pièce qui se joue à Tripoli a son côté scène et son côté coulisses. Côté scène, Kadhafi amuse la galerie avec deux dauphins potentiels, Seif el-Islam (38 ans) et, à un degré moindre, Mootassem (35 ans), qui, en réalité, ne savent pas sur quel pied danser tant leur père souffle le chaud et le froid. Pendant ce temps, et côté coulisses, le « Guide », 68 ans, prend son temps et s’attache à restructurer et à pérenniser ce qu’il estime être l’œuvre du siècle : le pouvoir populaire. Il en a confié la charge à Belgacem Zwai, compagnon de la première heure, qui fut ambassadeur à Londres et représentant de la Libye à l’ONU. Ce dernier a pris en main, en janvier, le Congrès général du peuple (CGP, Parlement), avec pour mission de faire revivre les comités populaires de base, en perte de crédit, et de réduire les pouvoirs exceptionnels que s’étaient attribués les comités révolutionnaires. « C’est cela qui préoccupe Kadhafi aujourd’hui et non sa succession, résume un diplomate maghrébin. Sur le plan de la santé, il se porte mieux et même bien, et donc, au moins à moyen terme, la question de la succession ne se pose pas. »