Cinéma

Festival de Cannes : tapis rouge pour l’Afrique

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Mahamat-Saleh Haroun (à dr.) avec son acteur fétiche Youssouf Djaoro (en boubou) le 17 mai.

Mahamat-Saleh Haroun (à dr.) avec son acteur fétiche Youssouf Djaoro (en boubou) le 17 mai. © Niviere/Lydie/Niko/SIPA

Souvent évoqué dans des films étrangers, et, surtout, fortement représenté par ses cinéastes et ses comédiens, le continent a créé l’événement de cette édition 2010.

Quelle année ! Alors que ce n’était plus arrivé depuis longtemps, le Festival de Cannes aura vibré, en ce mois de mai 2010, au rythme de l’Afrique. Que ce soit grâce à la présence de cinéastes et de comédiens du continent ou à travers des films étrangers mettant en scène l’Afrique ou les Africains.

Le ton a été donné dès le 13 mai, à la soirée d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs – principale manifestation off de Cannes. Venus de Kinshasa pour assister à la projection du documentaire de Florent de la Tullaye et Renaud Barret qui retrace leur aventure – de la galère à la gloire internationale en l’espace de cinq ans –, les huit musiciens, dont cinq sont handicapés, de Staff Benda Bilili ont monopolisé l’attention des festivaliers et des quelque 4 000 journalistes présents sur la Croisette.

Ce film attachant dont ils sont les héros, et qui donne une image très authentique de l’Afrique des rues, de la débrouille et de la solidarité, a conquis les spectateurs, qui l’ont longuement ovationné. La présence des huit Kinois a, elle aussi, marqué les esprits. Après être montés sur scène pour saluer le public et avoir assisté à la projection dans leurs fauteuils roulants pour certains, installés dans l’allée centrale de la salle du Théâtre Croisette, ils ont montré l’étendue de leur talent lors de deux concerts, en soirée, dans des pavillons au bord de la Méditerranée. Laissant leur rumba rugueuse captiver les invités à l’intérieur et d’innombrables badauds attroupés à l’extérieur, ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes avec une évidente bonne humeur. Leur tenue cannoise était bien sûr fort différente de celle qu’ils arborent dans le film, évocateur de leurs jours de dèche : costumes noirs, chemises blanches et cravate de rigueur… que venaient curieusement décorer, au bout d’un ruban, leurs accréditations pour le festival, des rectangles rouges qui virevoltaient sur leur poitrine pendant qu’ils jouaient et chantaient.

Poignant et digne

Au milieu du festival, c’est cette fois en sélection officielle, sur les écrans du Palais des festivals, que l’Afrique a eu de nouveau la vedette. D’abord, avec la présence, pour la première fois depuis treize ans, d’un film africain en compétition pour la Palme d’or. Très nerveux quelques jours avant la projection d’Un homme qui crie, le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun est apparu beaucoup plus serein le lendemain. Son évocation d’une relation père-fils que les circonstances – la privatisation de l’hôtel qui les emploie, à N’Djamena, et l’arrivée de rebelles dans la ville – font tourner au tragique a été bien accueillie. Avec son style si particulier, fait d’une grande sobriété et d’une gestion du temps à l’opposé de la mode américaine des plans accélérés, il ne lui a pas été difficile d’imposer son originalité. Il a été aidé en cela par la magnifique prestation de son acteur fétiche, Youssouf Djaoro, héros positif puis négatif de cette fable aux accents mythologiques.

Deux jours plus tard, toujours dans le festival « officiel », mais dans la section non compétitive Un certain regard, l’Afrique du Sud a fait son retour après une très longue absence. Le Secret de Chanda raconte comment, dans une banlieue noire et pauvre de Johannesburg, une adolescente, affligée d’un père absent et alcoolique, d’une mère malade et de voisins hostiles, se retrouve seule pour faire face à la situation. Et tenter de comprendre pourquoi des rumeurs malveillantes courent sur le compte de sa famille. Avec ce sujet, qui tourne autour du drame du sida, on pouvait craindre que l’histoire ne vire au mélo tire-larmes. Mais grâce à la mise en scène d’Oliver­ Schmitz, « le plus noir des réalisateurs sud-africains blancs », selon ses propres acteurs, ce film poignant reste digne. Là encore, le cinéaste a été bien servi par une actrice, Khomotso Manyaka, une écolière de 14 ans dont l’interprétation de Chanda, une « fille courage » pleine de sensibilité et d’intelligence, a bouleversé la Croisette.

Biopic échevelé

Enfin, alors que le festival touchait à sa fin, c’est vers Hors-la-Loi, de Rachid Bouchareb, présenté sous les couleurs de l’Algérie, que se sont tournés tous les regards. Objet, plusieurs semaines avant sa projection, d’une violente polémique suscitée par des supporteurs de pieds-noirs nostalgiques qui contestent sa « lecture » de la guerre d’Algérie, il est apparu qu’en traitant son sujet pour l’essentiel de façon non manichéenne et sur le mode du western, loin de toute prétention documentaire, ce film, qui se veut avant tout efficace et populaire, ne méritait pas un tel procès. Au nom de quoi, d’ailleurs, pourrait-on reprocher à Bouchareb d’avoir choisi la vision de ses héros, trois frères algériens originaires de Sétif, émigrés en France, et responsables ou proches du FLN, pour fournir son contexte au récit ? Lequel ne fait aucunement l’impasse sur les pratiques très violentes dudit FLN, y compris contre les frères ennemis du Mouvement national algérien (MNA). On peut simplement se demander si l’ambition originelle du réalisateur de livrer non pas une version algérienne très schématique du conflit mais une « vraie histoire » de la guerre d’Algérie n’était pas hors de sa portée.

Entre-temps, de nombreux films de cinéastes occidentaux ont pris l’Afrique et les Africains pour décor ou pour sujet. Le résultat est parfois heureux, comme ce long-métrage en noir et blanc, entre documentaire et fiction, du Français Oliver Laxe, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Vous êtes tous des capitaines raconte, à travers les yeux d’enfants marocains, le déroulement d’un atelier de cinéma avec des jeunes défavorisés de Tanger.

Le résultat est plus contestable pour Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois, si l’on considère le traitement qu’il réserve à l’Algérie. De même pour Fair Game, le récit, traité comme un polar, de l’affaire Valerie Plame, du nom de cette agente de la CIA trahie par l’administration Bush qui voulait déclencher la guerre de 2003 contre l’Irak sur la base de purs mensonges – concernant, en particulier, des livraisons imaginaires d’uranium du Niger à Saddam Hussein. Ce long-métrage du jeune cinéaste américain Doug Liman n’est pas mal mené, mais pourquoi faut-il qu’il montre des bâtiments élevés ou des buffles plus qu’improbables à Niamey, dans sa courte partie africaine ?

Le biopic échevelé que le Français Olivier Assayas consacre à Carlos se regarde d’une traite en dépit de sa longueur (cinq heures trente). Mais le fait qu’on ne voie le Soudan ou les pays arabes – de même que les pays communistes d’Europe de l’Est – qu’au travers du seul parcours du célèbre militant terroriste ne permet d’en proposer qu’une vision déformée, malgré une réalisation qui se veut « objective ».

Enfin, l’époque s’y prêtant, de nombreux films ont présenté des personnages d’immigrés africains clandestins, victimes de discriminations ou du racisme. À Barcelone, dans le très sombre Biutiful, où le Mexicain Alejandro González Iñárritu dénonce l’exploitation des travailleurs sans papiers. En Belgique, dans le compassionnel Illégal, d’Olivier Masset-Depasse. En Italie enfin (La Nostra Vita, de Daniele Luchetti), où les conditions de travail (au noir) dans le milieu du bâtiment ne sont guère enviables. Trois films où les expulsions musclées se terminent parfois par des morts.

À quelques exceptions près, ce sont les Africains eux-mêmes qui auront montré une Afrique qui vit, les étrangers évoquant plutôt une Afrique en panne ou victime. C’est ce qu’on appelle, et pas seulement sur le grand écran, un problème d’image.

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