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Cet article est issu du dossier «France-Afrique, les nouveaux réseaux»

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Politique

Patrons d’influence

| Par Jeune Afrique

Pour ce patron français opérant en Afrique, il n’y a aucun doute, Pierre Castel est « le chef du village ». Avec ses brasseries implantées dans la plupart des pays francophones, « il est un investisseur de premier plan et surtout un très gros pourvoyeur d’impôts ». « Le roi de Bordeaux » – là où tout a commencé en 1949 – reçoit et voyage sans cesse. Cet ami de Jacques Chirac – qui à l’occasion donne un coup de main au maire, Alain Juppé, pour ses événements Afrique de plus en plus nombreux sur les berges de la Gironde – « connaît personnellement les chefs d’État, ajoute cette source. Beaucoup mieux que Vincent Bolloré, qui se rend très peu sur le continent ».

Quoi qu’il en soit, le brasseur Castel et le manutentionnaire portuaire Bolloré sont les deux « boss ». Un peu de la vieille école pour le premier. En évolution pour le second. Après avoir perdu son « Monsieur Afrique », l’ancien ministre de la Coopération Michel Roussin, parti proposé ses services à Henri Proglio (Veolia et EDF), Bolloré se fait moins cachottier, poussé en cela par son numéro un Afrique, Dominique Lafont. L’Afrique se banaliserait presque pour devenir un continent où l’on fait des affaires comme ailleurs. Au final, si la Françafrique politique fait de la résistance, la planète business se veut plus moderne. De nouvelles figures s’imposent. Pour nombre d’entre elles, le continent n’est qu’un point de passage dans une carrière.

Après avoir travaillé en Asie, Alexandre Vilgrain est revenu sur les traces de son père, Jean-Louis Vilgrain. PDG du groupe agro-industriel Somdiaa et président, depuis l’année dernière, du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian), il poursuit le dépoussiérage de cette association, multipliant les interventions publiques. Et comme le secteur privé est devenu tendance dans les salons dorés du Quai d’Orsay, plusieurs patrons devaient être à la tribune lors du sommet de Nice, dont Luc Rigouzzo (directeur de Proparco, la filiale de l’AFD dédiée au secteur privé).

De la même manière, Christophe de Margerie (PDG de Total), Alain Viry et Richard Bielle (respectivement président du conseil de surveillance et président du directoire de CFAO), Jean-Paul Lespinasse (président d’Accor Afrique), Cédric Costes (vice-président et directeur Afrique de Thales), Pierre Descazeaux (directeur général Afrique Moyen-Orient d’Air France-KLM), notamment, n’ont pas connu les années postcoloniales et ne véhiculent pas dans leur sillage ce sulfureux parfum de connivence et de relations privilégiées. Le jeu est sans doute plus subtil pour Patrick Buffet, le PDG du groupe français Eramet, dont la filiale gabonaise, Comilog (production de manganèse), constitue une importante source de devises pour Libreville. Il y a bien encore quelques « vieux Africains » à la tête d’entreprises familiales aux activités essentiellement tournées vers le continent, comme le forestier Francis Rougier (Rougier) ou le producteur de bananes Robert Fabre (Compagnie fruitière), mais nous sommes « le plus apolitique possible en restant à bonne distance des réseaux », assure un membre de ce club très restreint. Avant d’ajouter : « Comme nous voyageons beaucoup, il nous arrive de relayer des messages envoyés de part et d’autre. »

De fait, ce changement d’époque n’empêche pas les visites nocturnes dans les capitales africaines, les dîners entre amis, les débriefings avec les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay ou de la cellule africaine de l’Élysée… Et les appuis du chef de l’État lorsque ceux-ci sont nécessaires. « L’intervention de Paris a été décisive en 2007 lorsque Niamey menaçait d’expulser Areva », explique un membre du Cian. Depuis, la patronne, Anne Lauvergeon, conseillée par son « Monsieur Afrique », Zéphirin Diabré, a renforcé ses positions au Niger en obtenant la mine d’uranium d’Imouraren. Le leader mondial du nucléaire civil s’est également implanté en Centrafrique et en RD Congo. Si son influence réelle ne peut être établie, le nom de Patrick Balkany a été cité. Par ses voyages, ses relations d’amitié avec l’homme d’affaires George Forrest – implanté en RD Congo – et son entregent à l’Élysée, le député-maire de Levallois-Perret est une survivance du passé. Mais il n’est pas le seul.

D’anciens ministres et hauts fonctionnaires estampillés Afrique continuent de tisser leur toile. Michel Roussin – qui a laissé sa place à la présidence de l’organisation patronale Medef Afrique à Patrick Lucas, PDG de l’assureur Gras Savoye – a suscité des vocations.

Après avoir été un fidèle serviteur de l’État (ambassadeur au Maroc et chef de la cellule africaine de l’Élysée sous la présidence Chirac), Michel de Bonnecorse a apporté son précieux carnet d’adresses à l’armateur marseillais Jacques Saadé (CMA CGM), dont les bateaux croisent dans les eaux africaines. Autre dinosaure, Loïk Le Floch-Prigent. Malgré ses déconvenues judiciaires, l’ancien dirigeant d’Elf n’a pas tout perdu via la société suisse Pilatus Energy, qui détient des permis pétroliers au Congo-Brazzaville, notamment. Dans le même ordre d’idée, l’ancien « Monsieur Afrique » du parti présidentiel (UMP), Pascal Drouhaud, n’a sans doute pas eu le maroquin espéré, mais il est aujourd’hui directeur adjoint Afrique d’Alstom.

« Les grands groupes ont toujours eu ce genre de profil. Malheureusement, cela perpétue l’image de la Françafrique », regrette un patron « nouvelle génération ».

À l’interface entre l’économique, le politique et la géostratégie, il faut aussi compter avec les entreprises de sécurité Geos, présidée par Guillaume Verspieren, et Secopex, dirigée par Pierre Marziali, opérant en Afrique, notamment au large des côtes somaliennes pour la seconde. Objectif : assurer la protection du fret maritime.

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