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Cet article est issu du dossier «Abidjan, la saga-cité»

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Société

Campus business

Les abords de l’université de Cocody sont devenus un haut lieu de la consommation. Toute la ville vient s’y approvisionner à moindre coût.

Le premier bâtiment qui s’impose au visiteur quand il franchit le massif portail de l’Université de Cocody-Abidjan n’est ni un amphithéâtre, ni un laboratoire, ni une bibliothèque, mais un centre commercial. Baptisé « Les Halles de l’Université », protégé des regards par un haut mur blanc, il abrite de nombreux commerces et boutiques. Lunetterie, librairie, lieux de restauration, photocopieuses publiques…

Le ton est donné ! Quand on explore les dédales du campus et des cités universitaires comme Mermoz ou la Cité rouge, plus d’ambiguïté, le sentiment de départ se transforme en constat : ici, le temple du savoir est aussi, et peut-être avant toute autre chose, le royaume du business informel. Tout se vend et s’achète, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Les commerçants ? Des étudiants, souvent en fin de cycle, mais pas seulement. Les acheteurs ? Des étudiants, évidemment, mais pas seulement.

Beaucoup d’Abidjanais viennent aussi sur le campus et dans les cités universitaires, attirés par les bas prix qui y sont pratiqués. Quand une heure de connexion à internet dans un cybercafé en ville revient en moyenne à 400 F CFA (0,60 euro) et peut même aller jusqu’à 1 000 F CFA, ici, on peut surfer à 200 F CFA l’heure dans un petit box climatisé en préfabriqué. Avec 500 F CFA, les fonctionnaires et les salariés travaillant aux abords de l’université peuvent venir manger un bon repas dans un environnement propre sur le campus, alors qu’il leur faut débourser au moins le double pour avoir un plat à peine consistant dans un maquis du voisinage. Les tarifs de la salle de gymnastique sont deux, voire trois fois moins élevés que ceux des structures du même type se trouvant dans la commune résidentielle de Cocody. Salons de coiffure, pressings, vendeurs de téléphones mobiles et d’ordinateurs d’occasion (dont certains ont même réussi à imposer leur réputation dans toute la ville, comme Alonzo GSM ou Le Pasteur, appartenant à un informaticien ecclésiastique), marchands de crédits téléphoniques, etc., les services sont divers et résolument low cost. Une compétitivité qui s’explique…

Services résolument low cost

Dans les périmètres qui relèvent des franchises universitaires, nul impôt d’aucune sorte n’a droit de cité. Pas question, pour les commerçants d’un genre particulier qui y exercent, de payer des factures d’eau ou d’électricité, l’État prenant en charge l’infrastructure universitaire dans son ensemble. « La seule obole dont il faut s’acquitter ici, c’est une redevance versée à la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci), syndicat influent et historiquement proche du Front populaire ivoirien (FPI), parti fondé par Laurent Gbagbo. Par exemple, il faut payer 25 000 F CFA pour pouvoir bénéficier d’une chambre dont la vocation est d’être transformée en boutique ou en lieu de travail », souffle un étudiant.

De fait, les communiqués et circulaires rédigés par la Fesci sont placardés à l’entrée de nombreux commerces. Le business est tellement juteux pour l’organisation qu’elle n’a pas hésité à investir dans la construction de dizaines de boutiques, qui bordent désormais les barrières des principales cités universitaires. « Même une des pharmacies qui se trouvent dans le secteur paie un loyer à la Fesci », confie un habitué.

Le processus de transformation de l’espace estudiantin en centre commercial prisé a commencé à la fin des années 1980, quand il n’y a plus eu assez de chambres pour loger des étudiants toujours plus nombreux. Ce fut la naissance du phénomène des « Cambodgiens », étudiants qui ne se sont pas vu attribuer officiellement de chambre et « dédommagent » ceux qui en ont une pour pouvoir cohabiter avec eux. Aujourd’hui, les critères d’obtention d’une chambre sur le campus sont on ne peut plus flous. En marge du Centre régional des œuvres universitaires (Crou), la Fesci gère désormais des centaines de chambres. Les privilégiés qui en bénéficient font payer des loyers à leurs colocataires, qui peuvent être jusqu’à huit dans un 9 m2.

De la même façon, la qualité relative des prestations des restaurants universitaires a ouvert la voie à des initiatives privées. Aujourd’hui, on se bouscule au Palmier, vaste espace où plusieurs « cases » proposent des menus variés à des prix défiant toute concurrence. Des kiosques où l’on mange rapide, gérés par des jeunes non scolarisés, souvent originaires d’autres pays de la sous-région (Niger, Mali), parsèment le campus.

Quant aux étudiants, dont les perspectives d’emploi ont été obscurcies par la longue crise sociopolitique que vit la Côte d’Ivoire, ils s’auto-emploient dans leur espace naturel, le campus, où ils bénéficient d’avantages comparatifs certains.

Mille petites entreprises pour traverser la crise

Coincés dans les locaux de leur petite entreprise tenant dans une unique chambre, mais qui est tout de même spécialisée dans l’impression de documents, le tirage photos, l’infographie, le traitement de texte et la maintenance informatique, Albert, Wilfried et Ruben, étudiants en fin de cycle, ne sont pas peu fiers de leur aventure commune. « Nos clients, explique Albert, sont des étudiants qui veulent imprimer thèses et mémoires, mais aussi des entreprises confrontées à des problèmes de temps ou de moyens comme le coût d’achat de cartouches ou d’impression de papier à en-tête. Nous avons même une fois reçu des membres du protocole de la République qui voulaient imprimer des corrections sur le discours du chef de l’État ! Parce que nous avons cette activité, nous nous sentons capables d’aller travailler en entreprise sans avoir peur. Nous nous faisons la main ici. Nous savons travailler en équipe, sous-traiter. »

L’ambition de ces trois jeunes ? Sortir de l’informel et créer leurs propres entreprises… hors du campus. « Aujourd’hui, nous ne pouvons pas accéder aux gros marchés parce que nous n’existons pas légalement. Mais nous avons des projets, des rêves, c’est l’argent qui manque. Et nous nous souvenons que Bill Gates a commencé dans un garage ! » lance Ruben. La débrouillardise sur le campus serait-elle, plus que les différents fonds étatiques mis en place sans grand résultat, une voie royale vers l’insertion professionnelle ?

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