Culture

Biennale de Dakar : d’art et d’eau fraîche

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« Moutonation », de Soly Cissé.

"Moutonation", de Soly Cissé. © Dominique Marsteau/Institut français de Dakar

En dépit de difficultés financières dues en partie au retrait de l’Union européenne, Dak’Art, la Biennale de l’art africain contemporain (7 mai-7 juin 2010), demeure un rendez-vous culturel incontournable sur le continent.

Longtemps, certains se sont posé la question : Dak’Art 2010 aurait-elle lieu ? Puis les affiches annonçant la 9e édition de la Biennale de l’art africain contemporain ont réapparu dans les rues de la capitale sénégalaise, tandis que des sucettes jaunes ou vertes portant l’inscription « off » ou « in » commençaient à égayer les devantures des galeries, restaurants, hôtels… et même de certaines grandes entreprises. Pourtant, il y a à peine un mois, de nombreux acteurs culturels craignaient une annulation.

Principal partenaire de la biennale par le truchement de l’État, l’Union européenne (UE) n’a rien donné, pour la première fois depuis 1992. Pas un centime sur un budget de 400 millions de F CFA (610 000 euros) soutenu à 50 % par le Sénégal, le reste provenant en grande partie de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), de l’ambassade de France et de différentes sociétés privées (Eiffage Sénégal, Sénégalaise de l’automobile). Entre 1992, année de la Biennale des arts et des lettres – devenue en 1996 la Biennale de l’art africain contemporain –, et 2008, l’UE a apporté plusieurs dizaines de milliers d’euros. 2004 a même été une année record, avec un financement de 381 122 euros sur le 9e Fonds européen de développement (FED). D’où est donc venue la décision de suspendre ce soutien ? « Le programme culturel n’a pas été inscrit dans le 10e FED », « la culture n’a plus autant d’importance », avance-t-on, évasif, du côté sénégalais. Interrogée, la représentation de la Commission européenne à Dakar explique pour sa part qu’aucune subvention n’a été accordée en 2010 car la restitution de l’étude sur la biennale de Dakar, commandée et financée par l’UE, et approuvée par le ministère de la Culture – qui avait d’ailleurs désigné Sylvain Sankalé, critique d’art et commissaire de la biennale pour ce travail –, n’a jamais eu lieu. « Nous attendons encore de retrouver tous les acteurs concernés pour faire le point, définir les priorités et décider de nouvelles orientations », déclare la délégation de la Commission européenne, ajoutant par ailleurs que le Sénégal fait partie des pays Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) qui bénéficient d’un appui culturel sur le 10e FED.

Mobiliser des fonds

Alors que Dak’Art 2010 s’achèvera début juin et qu’il faudra songer à la prochaine édition, aucune date pour la restitution n’a été retenue, « par la faute du ministère de la Culture ». En attendant le prochain épisode, il n’est pas certain que son secrétariat général, chargé de l’organisation, puisse honorer tous les engagements financiers de cette édition. D’autant qu’à la mi-mai, le secrétaire général, Ousseynou Wade, attendait toujours 60 millions de F CFA de la part d’un de ses bailleurs.

L’homme, aux manettes depuis 2000, reconnaît que la mobilisation des fonds est l’une de ses principales difficultés. « Il faut débourser entre 1 million et 3 millions de F CFA, parfois 4 millions, pour le transport, l’hébergement et le per diem de chaque artiste invité, et pour l’acheminement de ses œuvres. À cela s’ajoutent tous les frais d’organisation, ainsi que le manque d’enthousiasme des sponsors, qui considèrent de plus en plus que la lutte et le football leur offrent davantage de visibilité », assène-t-il. Du coup, le nombre d’artistes conviés a été revu à la baisse. De 87 en 2006 et 47 en 2008, il est passé à 28. Fort heureusement, cela n’a pas nui à la qualité de l’exposition internationale, l’événement phare du in. Cette année, elle offre d’ailleurs la particularité de n’accueillir que des nouveaux venus, talentueux et inspirés.

Par rapport à d’autres éditions, même si le numérique est toujours présent, il y a moins de vidéo et plus de peinture. Le triptyque Sentinelle, de l’Algérienne Dalila Leïla Dalleas, Before The Ceremony, du Nigérian Oswald Uruakpa, et The Gardians of Tradition, du Zambien Mwamba Mulangala sont tout simplement saisissants. Dans un tout autre genre, la Tunisienne Mouna Jemal Siala propose Fate, une installation photo rappelant un négrier occupé par des esclaves, alors qu’il s’agit en fait d’un montage réalisé à partir de photographies de ses… triplés. La sculpture n’est pas en reste. Le buste en bronze noir d’une puissante créature mi-humaine mi-animale scrutant le visiteur, de Nandipha Mntambo (Swaziland), démontre la vitalité des créateurs africains quand ils parviennent à sortir du carcan de la récupération. Du point de vue thématique, les indépendances africaines et les héros de la diaspora sont au rendez-vous. Le Sénégalais Barkinado Bocoum a ainsi rassemblé en une sorte de mosaïque Léopold Sédar Senghor, Thomas Sankara, Malcolm X, Marcus Garvey et d’autres. Si par le passé l’absence de renouvellement a été vertement critiquée, ce ne sera pas le cas cette fois.

Un véritable tremplin

Dak’Art continue d’enthousiasmer les artistes africains, connus ou non, et d’attirer un nombre constant de visiteurs professionnels. Entre 300 et 400 à chaque édition, selon le secrétariat général. Et le off compte quelque 200 lieux d’exposition à travers le pays.

La Biennale de Dakar tient donc le coup, ce qui n’est pas si fréquent sur le continent. «

Avec l’argent et les moyens que nous avions à notre disposition, nous n’avons pas réussi à organiser une biennale durable en Afrique du Sud malgré les efforts consentis à Johannesburg en 1995 et 1997 », affirme Marylin Martin, directrice des collections d’art des musées Iziko du Cap, également commissaire de Dak’Art 2010. Au Sénégal, sous Diouf comme sous Wade, la biennale est restée inscrite dans l’agenda culturel du pays. Ce qui lui a sans doute évité de disparaître comme les Rencontres cinématographiques de Dakar (Recidak). Un tel sort est d’ailleurs inimaginable pour les quelque 400 créateurs africains qui ont envoyé des dossiers de candidature en 2009 afin de pouvoir exposer à Dakar, considéré comme un tremplin. « C’est grâce à la biennale que j’ai pu présenter mon travail au musée Dapper, à Paris, en 2002, et démarrer une carrière internationale », souligne Ndary Lô, le sculpteur sénégalais deux fois lauréat du Grand Prix Léopold-Sédar-Senghor (2002 et 2008) et qui a aujourd’hui ses entrées un peu partout. Le lauréat 2010 de cette même récompense, le Congolais Moridja Kitenge Banza, 30 ans, formé à l’École supérieure des beaux-arts de Nantes, est sur ses traces. Entre projets d’exposition et résidences artistiques, son agenda est plein pour plusieurs mois. Et il se réjouit d’avoir pu découvrir « autant d’artistes africains en si peu de temps».

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