Elections

Nkurunziza en solitaire

Lors de la campagne pour les communales, le 14 mai 2010.

Lors de la campagne pour les communales, le 14 mai 2010. © Roberto Schmidt/AFP

Après le désistement de ses adversaires, le chef de l’État se retrouve seul en course pour la présidentielle du 28 juin. Le climat politique se détériore jour après jour.

Cet article a été publié dans Jeune Afrique n° 2580 du 20 juin 2010. Depuis, l‘opposant Agathon Rwasa a disparu de Bujumbura de manière inexpliquée. Dans un communiqué publié vendredi, le président de la Commission de l’Union africaine, Jean Ping, s’est dit « préoccupé » par le climat qui règne dans le pays.

Pierre Nkurunziza, le président sortant du Burundi, n’avait sans doute pas besoin d’un aussi grand boulevard pour son deuxième mandat, le premier au suffrage universel direct depuis 1993. Lui l’attaquant – lorsqu’il joue au football – aurait aimé un autre scénario que celui, sans suspense, pour le scrutin du 28 juin : se frotter à de vrais adversaires. Las, ses six challengeurs ont préféré jeter l’éponge avant la bataille.

Ils dénoncent les résultats des élections communales du 24 mai remportées par le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), le parti présidentiel. Pour la première fois sur le continent, une élection à la magistrature suprême organisée dans un système multipartite n’aura même pas de faire-valoir.

Comme si de rien n’était, Pierre Nkurunziza, en pleine campagne, sillonne le pays, encouragé en cela par la communauté internationale, qui a estimé que le scrutin communal s’est passé à la régulière. D’autant que l’opposition peine à donner les preuves des « fraudes massives » qu’elle dénonce. Même si, affirme un de ses membres, « la communauté internationale confond le bon déroulement du scrutin sur le plan sécuritaire et les irrégularités orchestrées par le pouvoir ». Le président s’achemine vers un plébiscite, sur fond de climat surchauffé révélant la persistance des antagonismes caractéristiques de son premier mandat.

Président atypique, Pierre Nkurunziza est né en 1964 à Ngozi, dans le nord du pays. Fils d’un ancien gouverneur de province et député assassiné lors des massacres de 1972, diplômé en éducation physique de l’université du Burundi, où il a ensuite travaillé comme maître assistant, ancien entraîneur de football, il a deux passions : Dieu et le sport. À quoi s’ajoute la politique. Tout commence en 1995, quand il décide de rejoindre la rébellion du CNDD-FDD, lancée par Léonard Nyangoma en septembre 1994 dans un contexte politique marqué par l’assassinat, en octobre 1993, de Melchior Ndadaye, premier Hutu élu à la tête du pays, et la mort, en avril 1994, au Rwanda, de son successeur Cyprien Ntaryamira.

Le conciliateur

« Au maquis, il était plus politique que militaire », se souvient un ancien camarade devenu officier supérieur de l’armée burundaise. « Dans son rôle, il a longtemps servi de conciliateur entre les différentes factions de la rébellion. Par sa capacité d’écoute, son détachement, il arrivait à convaincre les uns et les autres. D’où son surnom de l’époque : “Umuhuza”, c’est-à-dire “le médiateur” en kirundi. » Dès 1996, Nkurunziza est condamné à mort par les autorités de Bujumbura, qui l’accusent d’avoir posé des mines antichars ayant causé plusieurs morts dans la capitale. Dans les années qui suivent, il devient le principal interlocuteur du gouvernement de Pierre Buyoya durant les négociations d’Arusha, en Tanzanie. Il signe, en août 2000, l’accord de paix qui fait entrer le Burundi dans une phase de transition, qui s’achève par des élections générales en 2005. Le CNDD-FDD en sort vainqueur. Le 25 août 2005, Nkurunziza, numéro un du parti depuis 2001, est élu président par le Parlement. Il est, déjà, l’unique candidat en lice. Comme le rappelle un cadre du CNDD-FDD, « quand on fait la guerre dans un maquis, il faut choisir le bon moment pour arrêter : ni trop tôt, ni trop tard, juste à l’instant où la balance penche du bon côté. Sinon, on se fait mater par l’adversaire ».

Tout semble alors bien parti pour Pierre Nkurunziza. Mais sa façon de gouverner en déconcerte plus d’un. Il y a d’abord cette pratique religieuse chrétienne (protestant, tendance born again) jugée ostentatoire. Prier est au centre de sa gouvernance. Bujumbura est l’un des points de rencontre des pasteurs évangéliques de tous bords. Chaque dimanche, le palais présidentiel est le théâtre d’une célébration liturgique bien rythmée par la chorale du chef de l’État, composée d’ex-rebelles. Le président, véritable showman, aime danser et chanter.

Folklore permanent

Il y a ensuite le sport. Pour un diplômé en éducation physique, cela va de soi. Mais Nkurunziza se fait critiquer parce que, là aussi, il l’intègre dans sa façon de gouverner. À l’aise dans la pratique du football, de la natation, du cyclisme, il cesse tous les jours toute activité à 16 heures pour s’adonner, pendant une à deux heures, à la pratique sportive. Il a une équipe, le Haleluya Football Club, et joue au football avec les plus démunis. Un de ses anciens collaborateurs passé à l’opposition ne le ménage pas : « Le peu de temps que j’ai travaillé avec lui, il n’arrêtait pas de jouer au foot. Parfois, il abandonnait un Conseil des ministres pour aller jouer. Avec Nkurunziza, la fonction présidentielle a été réduite à un folklore permanent. Il ne s’est jamais concentré sur son travail. » Par ailleurs, le président est connu pour les aides financières qu’il distribue aux plus pauvres. Les opposants crient à la corruption. « Mais d’où vient tout cet argent ? » se demande l’un d’eux. Réponse d’un haut responsable militaire : « De quelle espèce de chef d’État a-t-on besoin en Afrique si on assimile la satisfaction des besoins de la population à de la corruption ? En quelques années, le président a construit plus d’écoles qu’il n’y en a jamais eu dans ce pays. »

Quoi que l’on dise, cet homme marié et père de quatre enfants pourra toujours s’enorgueillir d’avoir décidé de la gratuité de l’école primaire et des accouchements. Cependant, sur le plan économique, malgré des efforts de relance et une croissance annuelle moyenne de 3 %, le Burundi reste un pays essentiellement agricole et qui dépend beaucoup de l’aide extérieure. En 2009, l’indice de développement humain du Pnud classait son pays 168e sur 177.

Au cours de ses cinq ans de pouvoir, Pierre Nkurunziza a su faire montre d’autorité, pas toujours justifiée. Ainsi en 2006, avec l’arrestation de l’ancien président Domitien Ndayizeye et de l’ancien vice-président Alphonse-Marie Kadege pour tentative de coup d’État. Ou la rupture brutale, en 2007, avec Hussein Radjabu, président du CNDD-FDD, lequel croupit toujours en prison, ce qui a entraîné des dissidences au sein du parti et la paralysie des institutions des mois durant. D’autre part, le président burundais a exigé et obtenu le départ de trois (sur quatre) représentants du secrétaire général de l’ONU, accusés d’être favorables à l’opposition. Toute tentative de bilan, dans une élection sans enjeu, ne lui sera de toute façon pas vraiment utile.

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