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Cet article est issu du dossier «Tunisie : la bio aptitude»

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Le bio : effet de mode 
ou culture durable ?

Champ de céréales biologiques de la Firma Birhena, dans la région de Thala.

Champ de céréales biologiques de la Firma Birhena, dans la région de Thala. © Rachid Hamzaoui

Haro sur les pesticides et les engrais chimiques, respect des équilibres naturels… La Tunisie surfe sur la vague verte. Deuxième pays du continent pour sa superficie agricole sous certification biologique, elle lance de nouvelles mesures. Objectif : gagner des marchés à l’international et en créer un au niveau local.

C’est le printemps de l’agriculture organique en Tunisie. Elle gagne du terrain et, au mois de mai, alors qu’elle célébrait ses dix ans de progression rapide, elle a été dotée d’un label, Bio Tunisia, dont le logo devra désormais obligatoirement accompagner les produits s’en réclamant. Dans la capitale et dans plusieurs villes du pays, le ministère de l’Agriculture et l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap, la centrale des agriculteurs tunisiens) ont organisé, du 10 au 16 mai, la première Semaine du produit biologique, qui a suscité une participation importante des milieux agricoles, mais aussi du public, signe d’une profonde évolution des mentalités. À Tunis, par centaines, agriculteurs, techniciens, chercheurs et étudiants spécialisés dans la filière se sont mobilisés. L’exposition de produits bios n’a pas désempli pendant une semaine et, chaque jour, les produits frais mis en vente directe étaient épuisés dès les premières heures.

Autre signe qui ne trompe pas pour dire que la filière bio a le vent en poupe : la présence de jeunes promoteurs et d’adeptes de l’agriculture conventionnelle venus s’informer en vue d’une éventuelle « conversion ».

Concernant la participation, on ne peut aussi que remarquer la forte représentation de la gent féminine parmi les précurseurs et dans les actions de promotion de la filière. Ainsi, deux femmes sont chargées du dossier bio à l’échelle nationale : Samia Maamar Belkhiria, sous-directrice de l’Agriculture biologique à la direction générale de la Production agricole (DGPA), et Faouzia Ben Mamou à l’Utap. «Dans notre organisation, nous ne faisons pas de distinction par genre, déclare la “Madame Bio” de l’Utap. Si nous sommes là, c’est peut-être parce que nous, les femmes, sommes réputées avoir une sensibilité particulière pour l’alimentation saine et le respect de l’environnement. »

Une filière revitaminée

Dix ans après la loi du 5 avril 1999, qui a marqué la naissance officielle de l’agriculture biologique en Tunisie, pourquoi un tel engouement, et pourquoi maintenant ? Il faut dire que le marché à l’international est particulièrement porteur et, en prime, plutôt valorisant, tant en termes de valeur ajoutée que d’image. Par ailleurs, un grand coup d’accélérateur a été donné en janvier dernier au développement de la filière, lorsque le président Zine el-Abidine Ben Ali a décidé que l’« agrobio » devait désormais figurer à l’ordre du jour de chaque Conseil des ministres, qui se réunit sous sa présidence une fois par mois. Face à une bureaucratie encore tatillonne, la forte volonté politique est un soutien de poids pour l’essor de l’agriculture (et de l’agroalimentaire) biologique. Depuis, les mesures en faveur du secteur se sont multipliées.

Jusqu’à la fin des années 1990, il n’y avait pas de filière bio organisée. Seulement 1 500 ha lui étaient consacrés et elle n’était l’affaire que de quelques initiatives pionnières tentées par des promoteurs privés. Il a fallu attendre 1999 pour voir apparaître la première législation organisant le secteur, à la suite de quoi le gouvernement a mis en place les mécanismes accordant des avantages supplémentaires aux agriculteurs s’engageant dans cette voie, ainsi que les structures d’accompagnement en matière technique, de formation et de recherche. Depuis, c’est le boom.

Selon les statistiques du ministère de l’Agriculture, le nombre d’exploitants certifiés a été multiplié par 7 entre 2001 et 2009, la superficie couverte par l’agriculture biologique a été multipliée par 50 (dont 43 % de cultures et 57 % de forêts et pâtures) et le volume produit par 42. Quant aux recettes d’exportation, elles ont été multipliées par 5 entre 2004 et 2009, plus de la moitié provenant de l’huile d’olive biologique, dont la Tunisie est désormais le premier exportateur mondial.

Horizon 2014

Néanmoins, l’économie du bio n’en est qu’à ses débuts. Même si la tendance est à la hausse, ses recettes d’exportation (55 millions de dinars en 2009, soit près de 30 millions d’euros) demeurent modestes compte tenu du potentiel que constitue le marché européen, dont la consommation de produits bios connaît une croissance à deux chiffres.

Selon la stratégie engagée par l’État, l’objectif à l’horizon 2014 est de doubler la production bio, de la diversifier et de passer à une superficie totale de 500 000 ha certifiés. Cela devrait permettre de doubler la production d’huile d’olive, de multiplier par 3 celles des dattes (en culture biodynamique, c’est-à-dire n’utilisant aucun produit chimique de synthèse), des arbres fruitiers et des plantes médicinales, celles des figues de barbarie et de leurs dérivés par 4, et celle des légumes par 5. Enfin, les certifications, encore peu nombreuses en production animale (concernant surtout, en quantité limitée, les viandes rouges, les œufs, le miel et le lait), doivent être développées et le bio progressivement étendu au reste du secteur (viandes blanches, produits de la mer…).

Le but est aussi de doubler la valeur des exportations afin qu’elle atteigne 120 millions de dinars d’ici à 2014 et de créer un marché local du bio, quasi inexistant, pour qu’il absorbe 1 % de la production.

Pourra-t-on atteindre ces objectifs ? La Tunisie dispose « d’avantages relatifs et de facteurs favorables », estime Lukas Kilcher, de l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL, établi en Suisse), qui connaît bien l’agriculture organique du pays pour avoir participé à l’élaboration de sa stratégie d’exportation. Il cite en particulier le climat qui permet une récolte précoce pour certaines variétés de fruits et légumes, les prix compétitifs, la proximité du marché européen, les infrastructures à l’export, ainsi que le savoir-faire des fermiers locaux, mais souligne quelques handicaps, comme le fait que les quantités produites restent marginales pour satisfaire la demande des marchés et que cela risque d’engendrer des discontinuités dans l’approvisionnement. Il déplore par ailleurs l’absence d’une valeur ajoutée plus importante, ainsi que l’insuffisance, pour le moment, du marketing pour les produits labellisés. Autant de défis à relever.

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